Elmessiri et Bauman : La modernité, quel impact sur le monde ?


Introduction

La modernité avait un grand plan : séculariser le monde pour avoir le paradis sur terre, ici et maintenant ; bâtir une civilisation gouvernée par la raison, la science, la technique et le progrès. 

Comment la sécularisation a-t-elle impacté la façon dont on pense, agit, vit et interagit ? Quel bilan peut-on tirer de la promesse de la sécularisation ?

Les grandes crises que l’on a traversé aux 20e siècle – colonialisme, première et deuxième guerre mondiale, le nazisme et le communisme… – et au 21e siècle – la multiplication des guerres dans le monde, la crise écologique planétaire… : tout ceci est-il la conséquence de la barbarie résiduelle qui existe dans l’humanité ou bien est-ce la conséquence même de la modernité ? 

Telles sont les questions qui vont être approfondies à partir du livre d’Ali Haggag, Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, livre qui mobilise deux intellectuels : Abdulwahab M. Elmessiri (1938-2008), un intellectuel musulman contemporain majeur, et Zygmunt Bauman (1925- 2017), l’un des plus grands penseurs occidentaux de la modernité.

Pendant longtemps, la modernité était assimilée aux nobles idéaux des Lumières : l’homme au centre, plus de rationalité, plus de science, plus de technique et plus de progrès.

Jusqu’au 21e siècle, l’intellectuel musulman est sommé de « réconcilier islam et occident », de « rattraper le retard » par rapport à la modernité et au progrès. Et pourtant, depuis le 20e siècle, en occident, se développe une prise de conscience autocritique qui remet en cause l’universalité et la validité de la promesse faite par la modernité. En effet, après la Seconde Guerre mondiale, on ne voit plus la modernité avec un œil aussi naïvement positif. 

Récemment, de plus en plus d’intellectuels musulmans se sont ouverts à la critique occidentale de la modernité et l’ont mobilisée pour mieux se positionner par rapport à elle.

Parmi eux, il y a Abdulwahab Elmessiri qui a su mobiliser la pensée critique occidentale pour créer une nouvelle discipline qu’il a intitulée Fiqh al-tahayyuz ou la science des biais et des partis pris philosophiques implicites qui structurent la connaissance et l’ensemble des activités humaines : politiques, économiques, religieuses et culturelles… 

En effet, Elmessiri a été très attentif à la critique du rationalisme par Max Weber, et plus largement à la critique de la culture moderne par l’école de Francfort et par Zygmunt Bauman. 

Certains intellectuels juifs et occidentaux ont pris l’Holocauste comme une fenêtre permettant d’observer et de révéler la réalité de la modernité et de la postmodernité1. Tel est le cas d’Hannah Arendt par exemple. 

De la même manière, Bauman et Elmessiri utilisent la « fenêtre » du Juif pour aborder des questions beaucoup plus larges de la modernité laïque, notamment le nazisme, le racisme et l’impérialisme. En effet, en prenant le cas du juif, de la figure du marginalisé et du dominé, on peut mieux décoder les signes de « la vérité de la civilisation occidentale moderne ». C’est cette critique de la modernité et de la sécularisation que nous allons approfondir.

La modernité, c’est la séparation de la science et de la morale

L’opinion commune comprend la modernité comme synonyme de progrès et de nouveauté. Mais l’une des caractéristiques majeures de la modernité, c’est la laïcité. 

Elmessiri distingue la « laïcité partielle » de la « laïcité générale »2. Car en effet, la laïcité n’est pas qu’un cadre visant à gérer les relations entre les communautés et personnes de différentes religions et philosophies de vie, pour atteindre une coexistence pacifique. Ceci n’est que « la laïcité partielle ». Autrement dit, l’idée de « séparer l’Eglise de l’Etat », c’est la conception courante de « la laïcité partielle ». 

La « laïcité générale », c’est plus largement la séparation entre la science et la morale, entre la technique et la morale, entre les activités humaines et la morale, entre le progrès et la morale… Désormais, la connaissance se veut amorale, c’est-à-dire indépendante de tout jugement moral :

Dans Dirâsât ma’rifîyah fî al-hadâthah al-gharbîyah (Études épistémologiques de la modernité occidentale), Elmessiri déconstruit la compréhension courante de la modernité laïque occidentale et la définit comme « l’utilisation de la science et de la technologie sans valeur »3. Il s’agit d’une forme de laïcité générale qui ne vise pas simplement l’indépendance de la science et de la technologie par rapport à la subjectivité humaine ou la séparation de l’Église et de l’État, mais « la séparation de toutes les valeurs (qu’elles soient religieuses, morales ou humaines) non seulement de « l’État », mais aussi de la vie publique et privée, et du monde en général ». En d’autres termes, la laïcité intégrale s’efforce de créer un monde sans valeurs.4

D’un côté, cette séparation est quelque chose de positif : que l’on soit athée, juif, chrétien, musulman ou autre, cela ne doit pas affecter l’objectivité de la connaissance. D’un autre côté, en neutralisant le sens moral, on fait de la science un pur instrument manipulable par n’importe quel pouvoir. 

La tendance à l’amoralité peut s’observer par exemple dans le changement dans la façon de nommer les choses. A titre d’illustration, on ne parle plus de « prostituée » mais plutôt de « travailleur du sexe ». La prostitution n’est plus un délit moral5 : c’est une simple « activité économique » qui n’a plus aucune signification morale. Désormais, la prostituée est un travailleur et une force économique dans la société, qui a économiquement plus de valeur que « le chômeur ».

Le même processus de liquéfaction, selon Elmessiri, se retrouve dans le changement d’autres signifiants tels que les « enfants illégitimes » qui sont devenus « enfants de mères célibataires », « enfants de famille monoparentale », « enfants hors mariage », « bébés naturels » et « bébés de l’amour ». En bref, ce sont les enfants de la nature. Elmessiri soutient que le sexe postmoderne liquide ou, pour être plus précis, la sécularisation ainsi que la désacralisation du sexe, déconstruit l’homme en tant qu' »être humain complexe » (père/mère, mari/épouse, homme/femme).❞ 6

Cette séparation d’avec la morale fait toute la vulnérabilité voire la dangerosité de la science. En ce sens, dans son livre Modernity and the Holocaust, Zygmunt Bauman montre que le nazisme est le résultat logique de la modernité qui se veut rationaliste, qui veut développer une science et un progrès amoral ou neutre sur le plan des valeurs. En ce sens, Bauman montre qu’un Etat peut être une république démocratique et laïque, favorisant « la science », « la culture », « le développement industriel », « la technologie », « l’efficacité » et « la performance »…, tout en étant nazi. Car ce qu’il manque, c’est le sens moral et la sagesse.

La modernité, c’est la pulsion nationaliste destructrice

La modernité a séparé la connaissance et les activités quotidiennes du jugement moral, au nom de la « neutralité » religieuse et morale. Progressivement, le nationalisme est devenu une nouvelle forme de morale. L’expérience de Bauman par rapport au nationalisme polonais est à ce titre très intéressant.

  • La pulsion nationaliste en Pologne

Bauman était un juif polonais. En Pologne, le nationalisme imposait aux juifs de se faire « discrets », de se « blanchir », de « s’adapter », de délaisser leur culture et leur langue, etc. Seul « le juif de salon » était admis. On contraint ainsi les Juifs à acquérir des « manières raffinées » à se faire « propres » sur le plan physique, moral et linguistique. C’est ainsi que le yiddish, la langue des Ostjuden (Juifs d’Europe de l’Est originaires de Russie, de Pologne, d’Ukraine et de Galicie) devient une cible de dérision pour les Juifs allemands complexés et les plus assimilés. Comme le yiddish, la langue polonaise est elle-même méprisée comme étant inférieure à l’allemand. Les Ostjuden sont considérés comme des « porteurs de maladies et d’épidémies », des « sauvages répugnants, ignorants et immoraux » et des « étrangers indésirables ».7 

La politique assimilationniste est exclusive. En effet, soit on accepte de s’y soumettre, soit on est exclu :

❝ L’analyse que fait Bauman de l’histoire de l’assimilation des Juifs en Occident est étroitement liée et définie par rapport au stéréotype de l’Ostjude non assimilé, le Juif d’Europe orientale et centrale. Bauman soutient que l’Holocauste a eu beaucoup d’influence sur la signification du judaïsme, car certains théologiens y ont vu un signe de « l’absence de Dieu », de « l’échec de Dieu », de la « tradition juive de l’exil » et du choix des Juifs comme « porteurs de la vérité » de la civilisation moderne. Depuis le milieu du 20e siècle, la France, l’Angleterre et la Russie ont concentré leurs efforts sur l’élimination de l’augmentation du nombre d’immigrants juifs soi-disant pauvres, non éduqués, arriérés et non civilisés, qui avaient deux grandes options de salut : le sionisme et le socialisme. 8

La politique assimilationniste est ambivalente : d’un côté, elle exige que l’autre se conforme à la façon de manger, de s’habiller, de parler et de vivre du pays qui accueille. De l’autre côté, même le plus assimilé, même celui qui a socialement réussi, reste définitivement étranger et suspect :

❝ En Pologne, la situation était bien pire, car il y avait une forte croyance que les Juifs étaient un corps étranger et empoisonné dans l’organisme national polonais émergent.
L’ironie la plus triste est que la réussite des individus dans presque tous les domaines de la vie n’était pas une garantie suffisante d’égalité politique et d’acceptation sociale. 9

  • La modernité comme pulsion nationaliste

Pour Bauman, le nationalisme polonais n’était pas un cas particulier : c’est toute la modernité et la postmodernité occidentales qui sont affectées par la « pulsion nationaliste » ainsi que par la tendance à tout structurer, ce qui créé en permanence de nouveaux « problèmes »10. Pour lui, partout où la modernité se développe, partout se développe le nationalisme, partout se développe aussi une politique assimilationniste qui violente les minorités en les contraignant soit à la soumission soit à l’exclusion :

❝ Dans son livre Modernity and Ambivalence (1991), Bauman retrace l’échec de l’utopie libérale de la modernité occidentale et souligne que le nationalisme exclusiviste ne se limitait pas à la Pologne, puisqu’il s’est manifesté clairement par l’échec des ambitions assimilatrices dans presque tous les pays européens 11

Ainsi, la politique assimilationniste des pays modernes nationalistes a partout échoué. D’ailleurs, Bauman observe :

❝ Il ne fait aucun doute que la naissance du sionisme politique, à plus forte raison dans sa version la plus conséquente, celle de Herzl, a été le produit de la désintégration des efforts d’assimilation, plutôt que l’aboutissement de la tradition juive et la résurrection de l’amour de Sion. 12

C’est pourquoi déconstruire le nationalisme est un devoir éthique pour toute personne qui veut la paix juste pour tous :

les Juifs ne peuvent être en sécurité que dans un monde libéré des nationalismes, et cela inclut le nationalisme juif.❞ 13

  • La modernité comme raison instrumentale au service d’un nationalisme pervers

La modernité a fait du « progrès » la version laïque du salut chrétien. Mais tout doit se passer ici et maintenant. Les philosophes des Lumières ont fait de la Raison le moyen de libérer l’être humain, d’éliminer les préjugés, l’ignorance, la superstition et le dogmatisme. 

Or, « La vision libérale de l’assimilation culturelle est, selon Bauman, l’une des principales contradictions de la modernité, car « le jeu de l’émancipation était en fait le jeu de la domination ». 

❝ L’ironie qui se trouve au cœur de cette question est que l’émancipation n’était pas un appel à la diversité, à l’échange culturel, à la diffusion culturelle ou au pluralisme, mais un appel à l’uniformité, à l’homogénéité et à l’unification globale de la population. Cette orientation a conduit à une atmosphère croissante d' »intolérance envers la différence. 14

Le courant des Lumières n’est pas l’idéal des lumières de la raison et de la sagesse offertes à l’humanité. C’est plutôt, en réalité, le développement d’une « raison instrumentale et terroriste » ainsi que le « racisme des intellectuels ».15

La modernité, c’est la divinisation de l’Homme

La modernité s’est développée au nom du rejet de Dieu, du rejet de l’idée selon laquelle il existe un Dieu transcendant, distinct et supérieur à l’homme, qui a autorité pour révéler à l’homme la sagesse à suivre dans sa vie.

Mais l’idée de Dieu n’a pas disparu. Elle s’est incarnée dans l’idée de l’Homme et dans des catégories impersonnelles comme la « raison », les « lois de l’histoire », la « main invisible du marché »…:

❝ La « mort de Dieu » et la « prétendue sécularisation » ont donné lieu à de nouveaux dieux laïques, dont non seulement le surhomme nietzschéen mais aussi la Nature, les Lois de l’Histoire, la Raison et le Progrès ». Le signifiant « Dieu » a acquis de nouvelles implications et connotations qui dépassent la dispute théologique sur l’existence ou la non-existence de Dieu . 16

La modernité est une philosophie de l’immanence et du panthéisme qui voit « dieu » en l’homme. 

Qu’est-ce que l’immanence ?
C’est l’idée selon laquelle Dieu et la vérité sont à chercher à l’intérieur de soi, sont en soi, sont moi, l’humanité, la nation… C’est ainsi que la modernité est devenue un dieu infaillible.

Le principe selon lequel « L’homme est la mesure de toute chose »17 résume bien la philosophie de l’immanence générale. Tout doit désormais venir de l’homme et de l’homme seul. Ce principe, à l’origine, vient de Platon qui, dans Théétète, cite Protagoras, un sophiste. Ce principe est tout le contraire de la philosophie qui ne prend pas l’homme comme unité de mesure de toute chose mais la sagesse, la vérité, le bien et la justice. Ce principe, que la modernité a fait sien, marginalise Dieu et pose l’Homme au centre de tout. C’est le fondement du relativisme généralisé. C’est le fondement des nouveaux dieux laïques tels que l’homme, la nation, le chef ou la nature… :

❝ Elmessiri a vu l’ensemble du processus d’immanentisation/modernisation/sécularisation en termes d’incarnations laïques de Dieu dans l’humanité dans son ensemble (humanisme et sujet solipsiste) ; dans un peuple (racisme et impérialisme) ; dans un leader (fascisme) et dans la nature (panthéisme)… 18

Si l’on fait la généalogie de l’idée nationaliste, on retrouve l’idée que l’homme est le centre du monde, la mesure de toute valeur et vérité. On retrouve une forme de relativisme et d’égoïsme collectif qui met à mal l’idée d’humanité :

❝ Elmessiri et Bauman ont rejeté tous les mouvements nationalistes et idéologiques en tant que formes d’immanentisation (…) », c’est-à-dire en tant que forme de divinisation d’un peuple au détriment de l’humanité . 19

Qu’est-ce que « l’immanentisation » ? 
C’est le processus consistant à rendre immanent, à tout concevoir à partir de l’homme et non plus de Dieu, à partir de soi (individu, nation, peuple) et non plus à partir de l’humanité et de l’univers :

La philosophie de l’immanence ❝ exclut la transcendance divine et assigne à l’homme une fin immanente à son propre développement. 20

L’idée du 3e Reich, de la société communiste ou de « la fin de l’Histoire »…, ce sont toutes des idées immanentes selon lesquelles « la vérité, c’est nous », « le summum de la civilisation, c’est nous ». 
Les nazis, les communistes, comme les modernistes, visaient « la société parfaite », une sorte de grand jardin ou de paradis terrestre, sans ceux qui étaient perçus comme des « mauvaises herbes ». C’est pourquoi Bauman conçoit l’Holocauste non pas comme une affaire juive ou un problème allemand, mais comme l’une des manifestations de la modernité. En effet, il le voit comme une sorte de croissance cancéreuse de la société moderne21.

Les conséquences de la modernité

  • La pulsion colonisatrice pour « civiliser » l’Autre

On pourrait croire que la modernité n’est qu’une une idée positive. En passant par le test de la réalité, que vaut cette idée ? Quels impacts a-t-elle sur le monde, dans les sociétés modernes et à l’international ?

En fait, la modernité n’a pas supprimé l’intolérance religieuse par une politique plus juste de la diversité humaine. En ce sens, Asad22 a averti que la laïcité, malgré ses origines et son histoire en tant que réaction aux guerres de religion qui ont frappé l’Europe médiévale, ne garantit pas nécessairement la paix et la tolérance.

La modernité a remplacé le « mécréant » par le « sous-développé », le « non-civilisé », le « sauvage » et le « non-laïc ». Elle a remplacé une intolérance religieuse par une intolérance laïque. Elle déshumanise l’Autre pour justifier sa domination, au nom du « progrès » et de la « civilisation » :

❝ Bauman rejette la vision impérialiste occidentale qui a tenté de transformer les « terres vierges » en un « dépotoir pour les indésirables » et en une « terre promise » pour les partisans du progrès ». Les populations des terres conquises, envahies et colonisées ont été transformées en un « homo sacer collectif de la métropole. 23

L’homo sacer signifie, dans le droit romain, le statut d’une personne qui est exclue, qui peut être tuée par n’importe qui et qui n’a aucun droit civique.

La modernité, grâce à la science et à la technologie, s’est posée comme le point culminant du progrès, par opposition aux autres cultures qu’elle considère comme « statiques » et « inférieures ».

La façon dont la modernité se voit comme le centre de l’Histoire, dont l’occident se voit comme le centre du monde, a fait de la modernité occidentale le lieu de toute autorité absolue, de toute universalité, de tout le bien, de toute la vérité et de toute la justice. 

En croyant devenir un dieu infaillible, la modernité a développé un regard et une politique tyrannique envers l’Autre. L’Autre, qu’il soit à l’intérieur de l’Etat-nation moderne ou à l’étranger, est un être inférieur qui doit être « modernisé », « assimilé », converti à la religion de la modernité. C’est précisément cette vision qui a poussé à l’Holocauste et qui pousse encore au crime contre l’Autre :

❝ Bauman affirme que l’importance de l’Holocauste pour la sociologie sera dépréciée, mal évaluée et donc instrumentalisée si l’Holocauste est considéré comme « quelque chose qui est arrivé aux Juifs », comme « un événement de l’histoire juive » ou comme l’un des « nombreux cas similaires de conflit, de préjugé ou d’agression❞. 24

Pour Bauman, expliquer l’Holocauste par le fait que les nazis sont antisémites, barbares et irrationnels n’est pas suffisant. Car les nazis étaient au sommet de la civilisation moderne, de la culture, de la laïcité, de l’industrie, de l’organisation scientifique du travail, de la science et du progrès, et pourtant, ils étaient nazis :

❝ Plus important encore, Bauman souligne le fait que l’antisémitisme allemand ne peut à lui seul constituer une explication suffisante de l’Holocauste. Les préjugés et la haine ne peuvent expliquer le génocide moderne ; les émotions irrationnelles et barbares n’ont été ni les causes majeures ni les moyens de l’Holocauste. Le but ultime du nazisme était un monde utopique et une conception parfaite. La société ou la conception parfaite dans le cas de l’Holocauste était le Reich de mille ans ou le royaume de l’esprit allemand libéré. La science, la technologie et la bureaucratie modernes, plutôt que des émotions irrationnelles, ont toutes été employées pour atteindre ce but❞. 25

Autrement dit, pour Bauman, l’Holocauste n’est pas le produit de la barbarie irrationnelle mais celui de la civilisation rationnelle :

❝ S’appuyant sur l’analyse de la culture bureaucratique et rationalisée de Max Weber, Bauman a souligné la « rationalisation bureaucratique » de l’Holocauste ; le nom officiel du département du quartier général SS chargé de la destruction des Juifs était « la section de l’administration et de l’économie ». L’idée même de la solution finale (Endlösung) était « un résultat de la culture bureaucratique » ; les nazis ne pensaient à exterminer les Juifs que lorsqu’ils ne trouvaient pas de « décharge pour les Juifs » habitant en Europe, que ce soit à Nisko, à Madagascar ou au-delà de la ligne Archange-Astrakhan. Bauman rejette l’idée que l’Holocauste était un « déversement irrationnel d’un résidu non encore totalement éradiqué de la barbarie prémoderne », affirmant au contraire qu’il était un « résident légitime dans la maison de la modernité ». Pour étayer cet argument, il se réfère à la ligne de défense adoptée par le Dr Servatius, qui était le conseiller d’Adolf Eichmann à Jérusalem lors de son procès en 1961 : « Eichmann a commis des actes pour lesquels on est décoré si on gagne, et on va à la potence si on perd ». En d’autres termes, les actions bureaucratiques et rationnelles dans la carte du monde moderne « n’ont pas de valeur morale intrinsèque », et l’évaluation morale est quelque chose « d’extérieur à l’action elle-même❞. 26

Le nazisme n’est pas né de nulle part ou simplement de l’irrationnalité d’une minorité allemande. Les instituts de recherche ont largement contribué à lui fournir des « solutions » scientifiques modernes : 

Sous le nazisme, des instituts scientifiques ont été créés pour étudier la « question juive » et proposer des solutions rationnelles. L’élimination des Juifs était qualifiée de Gesundung (guérison) de l’Europe, Selbsttreinigung (auto-nettoyage), Judensäuberung (nettoyage des Juifs), prophylaxie hygiénique et eine Frage der politischen Hygiene (question d’hygiène politique). Le meurtre des Juifs est ainsi présenté comme un « exercice de gestion rationnelle de la société » et une « tentative systématique d’utilisation de la position, de la philosophie et des préceptes de la science appliquée❞. 27

On pourrait croire que l’université et que les centres de recherches allemands étaient tous contaminés par l’esprit nazi, mais que la science moderne, elle, est pure et innocente. En réalité, les universités et les centres de recherche des sociétés modernes étaient animés par le même esprit rationnel coupé du sens moral, prédisposés – à cause de la sécularisation – à n’être qu’un instrument « neutre » au service d’un pouvoir injuste : 

❝ L’autorité de la science ne se limitait toutefois pas à l’Allemagne. Les universités allemandes, selon Bauman, étaient comme leurs homologues des autres pays modernes, toutes « cultivant avec soin l’idéal de la science en tant qu’activité absolument dénuée de valeurs ».28 La science en tant que corps d’idées et réseau d’institutions « a ouvert la voie au génocide en sapant l’autorité, et en remettant en question la force contraignante, de toute pensée normative, en particulier celle de la religion et de l’éthique❞. 29

Pour Bauman30, encore une fois, l’Holocauste n’est pas simplement une affaire juive, un problème allemand, une invention nazie. Ce n’est pas le simple résultat de l’antisémitisme allemand et de la bestialité nazie. Ce n’est pas la conséquence du national-socialisme. Ce n’est pas non plus le point culminant de l’antisémitisme européen-chrétien. C’est plutôt la conséquence de la sécularisation de la connaissance et de la politique, la conséquence de la rationalité instrumentale qui produit de la connaissance politiquement et moralement « neutre ». Est-ce à dire alors que la modernité est totalement mauvaise et criminelle ? Non :

❝ Bauman, cependant, ne conçoit l’Holocauste ni comme l’état normal de la modernité ni comme son moment paradigmatique. Il le représente plutôt comme l’une des possibilités de la modernité, une fenêtre sur la modernité et plus généralement le test de la modernité que l’Occident évite d’affronter 31

A son tour, Elmessiri critique la modernité comme une sorte de dieu infaillible qui prétend avoir le monopole de la vérité et de la civilisation, à travers des idéologies impérialistes, marxistes, libérales, laïques, etc. Et au nom de cette infaillibilité, elle agit « rationnellement », sans morale, pour dominer et coloniser : 

❝ En cartographiant les conséquences de la modernité, Elmessiri critique tous les systèmes fermés qui recherchent le contrôle total et la perfection absolue : Le marxisme et son appel à une société communiste sans l’ombre du conflit et de la contradiction ; le libéralisme et son désir d’utiliser la science et la technologie pour satisfaire les désirs des gens ; le nazisme et son rêve de contrôle total et de rationalisation parfaite ; le Nouvel Ordre Mondial et ses ambitions d’atteindre une loi naturelle universelle qui ignore les différences entre les cultures. 32

  • La modernité, c’est un paradis terrestre sans origine ni finalité, absurde, instable et incertain

La modernité, par la sécularisation du monde, c’est-à-dire par la déconnexion systématique de l’éthique vis-à-vis des connaissances et des activités humaines, n’a pas tenu sa promesse. Au lieu de créer un paradis sur terre, elle a créé un monde de « chaises musicales » où on passe son temps à changer de place, à changer de style, à changer de nom, à changer de poste, à changer d’idées, à changer d’habit, à changer de forme, à changer de lieu de vie… Ce paradis terrestre où tout change en permanence est en fait un enfer pour tous ceux qui n’arrivent pas à suivre le rythme du jeu de chaises musicales : pour tous ceux qui sont « en retard » dans leur développement, ceux qui sont trop vieux ou malades pour continuer la course, ceux qui n’ont pas les moyens économiques de changer, de voyager et de courir en permanence, ou encore pour tous ceux qui ne veulent pas passer leur vie à changer et à accélérer :

❝ « La modernité liquide » est la nouvelle métaphore que Bauman introduit pour cartographier la transformation de la modernité occidentale. Dans La vie liquide, Bauman définit le mode d’existence actuel comme une « vie liquide » dominée par une atmosphère croissante d' »incertitude » et d' »événements rapides », une « succession de nouveaux commencements » (…)33. Ce mode d’existence liquide est comparé à un jeu risqué et effrayant de chaises musicales qui menace d’exclure les impuissants, les pauvres et tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas faire face à cette vie liquide en évolution rapide. Le progrès n’est plus une métaphore de « doux rêves et attentes », d' »optimisme radical » et de « promesse d’un bonheur durable et universellement partagé », mais un terrible cauchemar et un sinistre « jeu de chaises musicales »34 dans lequel une seconde d’inattention entraîne une défaite et une exclusion irréversibles…. 35

La postmodernité, c’est le discours idéologique qui masque les rapports de domination instaurés par la modernité 

Elmessiri voit dans la postmodernité non pas un dépassement vers plus d’émancipation, de pluralisme ou de tolérance envers la diversité mais un toujours plus de la même chose. En effet, la postmodernité n’est pas une rupture avec la modernité mais la continuité de la même philosophie relativiste et nihiliste, matérialiste et absurde qui voit toujours le monde comme une matière en perpétuelle évolution, sans origine ni finalité. 36

La postmodernité, comme la modernité, voit toujours le monde comme un terrain vide et barbare, en attente d’être civilisé :

❝ Comme Bauman, Elmessiri soutient que l’Occident a conçu le monde comme un « vide », une « matière instrumentale pour son propre intérêt », un terrain vague barbare, un espace vide, attendant la mission civilisatrice 37

La modernité et la postmodernité ont tendance à déshumaniser l’Autre, à lui retirer toute consistance, toute origine, toute dignité. Ainsi, elles voient dans le Moyen-Orient une « région », une matière neutre, un espace vide d’histoire, de culture, de philosophie, de science, de religion…, et d’humanité. C’est une simple « ressource » géographique et naturelle que l’occident peut utiliser et intégrer pour répondre à ses besoins :

❝ Le concept de région est très important car il est généralement utilisé pour désigner le Moyen-Orient. Il désigne une réalité purement géographique sans aucune référence à l’histoire, à la langue et à la religion. C’est pourquoi le pan-régionalisme, par opposition au panarabisme ou au panislamisme, a été promu par l’Europe et les États-Unis. Dans cette vision, l’ensemble du Moyen-Orient, y compris Israël, pourrait être intégré dans le monde occidental globalisé 38

Ainsi, la postmodernité n’est pas l’alternative à la modernité mais sa justification idéologique. C’est un discours idéologique dont la fonction est de masquer les rapports de domination instaurés par la modernité :

❝ Dans ce contexte, Elmessiri définit la postmodernité comme l’idéologie de l’acceptation pragmatique, de la capitulation et de l’adaptation des faibles au statu quo ; c’est le jeu libre et sans limites avec la réalité au lieu de s’attaquer sérieusement à ses contradictions et de la changer…❞  39

Notes

  1. Voir Silverman, Max (1999), Facing Postmodernity: Contemporary French Thought, London and New York, Routledge.
  2. Elmessiri, Al-‘almanîyah al-Juz-îyah wa al-‘almanîyah al-Shâmilah, Cairo Dâr al-Shurûq International, 2002.
  3. Elmessiri, Dirâsât ma’rifîyah fî al-hadâthah al-gharbîyah, p. 34
  4. Elmessiri, “Secularism, Immanence and Deconstruction,” in Islam and Secularism in the Middle East. Ed. John Esposito and Azzam Tamimi. (London: Hurst & Co, 2000), p.68.
  5. Elmessiri, Dirâsât ma’rifîyah fî al-hadâthah al-gharbîyah, Cairo Dâr al-Shurûq International, 2006, pp. 256-260.
  6. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 17. Voir Elmessiri, Al-‘almanîyah al-Juz-îyah wa al-‘almanîyah al-Shâmilah, Cairo Dâr al-Shurûq International, 2002, vol.2, pp. 160-168.
  7. Bauman, Modernity and Ambivalence (Ithaca, N.Y.: Cornell University Press, 1991), pp. 129-140.
  8. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 5.
  9. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 5.
  10. Cf. Kilminster & Ian Varcoe. “Addendum: Culture and Power in the Writings of Zygmunt Bauman,” in Culture, Modernity and Revolution: Essays in Honour of Zygmunt Bauman (London: Routledge, 1996), p. 217.
  11. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 4.
  12. Bauman, Modernity and Ambivalence (Ithaca, N.Y.: Cornell University Press, 1991), pp. 129-140.
  13. Shapira, “Life in a Liquid World,” Haaretz Daily Newspaper, 16 November 2007.
  14. Bauman, Modernity and Ambivalence (Ithaca, N.Y.: Cornell University Press, 1991), p. 71.
  15. Torevell, “The Terrorism of Reason in the Thought of Zygmunt Bauman” (The Dominican Council/Blackwell Publishing Ltd), New Blackfriars, 1995, vol.76. Issue 891, p. 145.
  16. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 9.
  17. Platon, Théétète.
  18. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 9-10.
  19. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 10.
  20. Maritain, Jacques (1936), Humanisme intégral. Editions Flammarion, p. 42.
  21. Bauman, Zygmunt (1989), Modernity and the Holocaust, Cambridge, p. 7.
  22. Cf. Asad, Talâl (2003), Formations of the Secular: Christianity, Islam, Modernity. Stanford University Press.
  23. Bauman, “The Fate of Humanity in a Post-trinitarian World,” Journal of Human Rights, vol.1 (3), 2002, pp. 283-303
  24. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 11. Voir Bauman, Zygmunt (1989), Modernity and the Holocaust, Cambridge, p. 31.
  25. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 11. Voir Bauman, Zygmunt (1989), Modernity and the Holocaust, Cambridge, p. 13. et p. 66.
  26. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 12. Voir Bauman, Zygmunt (1989), Modernity and the Holocaust, Cambridge, p. 14-18.
  27. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 12. Voir Bauman, Zygmunt (1989), Modernity and the Holocaust, Cambridge, p. 71-72.
  28. Bauman, Zygmunt (1989), Modernity and the Holocaust, Cambridge, p. 126.
  29. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 12. Voir Bauman, Zygmunt (1989), Modernity and the Holocaust, Cambridge, p.108.
  30. Bauman, Zygmunt (1989), Modernity and the Holocaust, Cambridge.
  31. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 13.
  32. aggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 13.
  33. Bauman, Zygmunt (2005), Liquid Life, Cambridge; Malden, MA: Polity, p. 2.
  34. Bauman, Zygmunt (2005), Liquid Life, Cambridge; Malden, MA: Polity, p. 68.
  35. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 14.
  36. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 16.
  37. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 19. Voir Elmessiri, Abdulwahab (1994), “The Imperialist Epistemological Vision,” The American Journal of Islamic Social Sciences (AJISS), Washington, DC and Kuala Lumpur, Malaysia, vol.11. no.3, p. 415.
  38. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 19.
  39. Haggag, Ali (2013), Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia, IIIT Books-In-Brief Series, Virginia, p. 20. Voir Elmessiri, Al-hadâthah wa mâ Ba’d al-hadâthah, Damascus: Dâr al- Fikr, 2003, p. 93.

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