L’islam : la voie de l’optimisme


Introduction

Selon le dictionnaire de Larousse, l’optimiste, c’est celui qui « est porté, par son caractère, à voir tout en bien, à s’estimer satisfait de ce qui arrive, à être confiant dans l’avenir ». A l’inverse, le pessimiste, c’est celui qui « a tendance par nature, à prévoir de préférence une évolution fâcheuse des événements ».

Mais l’optimiste s’oppose aussi à une autre façon d’être : le fatalisme, c’est-à-dire la tendance à vivre de façon passive, en laissant d’autres forces agir pour soi.

Est-ce qu’il suffit de choisir de « voir le verre à moitié plein » pour que la réalité ne soit plus aussi pleine d’injustices et d’épreuves ? Ne faut-il pas plutôt « voir le verre à moitié vide » pour éviter d’être déstabilisé face aux mauvaises surprises de la vie ?
Il y a quelque chose de prétentieux et de risqué dans le fait de vouloir parler d’optimisme face à des personnes dont on ne sait pas quel malheur et quelle épreuve elles sont en train de traverser.

Aujourd’hui, n’a-t-on pas 1001 raisons d’être pessimiste ?

En France, lorsqu’on est musulman, a-t-on de quoi être optimiste ? Quand on voit qu’à chaque élection, la compétition entre candidats se joue selon celui qui va proposer le plus d’interdits et d’humiliation à l’encontre du musulman, a-t-on de quoi être optimiste ? 

Quand on naît de parents colonisés, qui ont supporté la violence coloniale qui se sont sacrifiés, on grandit avec la croyance qu’on ne peut rien faire si ce n’est « être réaliste », c’est-à-dire « rester à sa place », « être discret » et faire un travail modeste. Quel optimisme peut-on avoir quand on voit que rien ne change dans l’ordre du monde ? 

Aux Etats-Unis d’Amérique, après George H. W. Bush, Barack Obama, Donald Trump et jusqu’à Joe Biden : qu’est-ce qui a changé ?

En France, après Nicolas Sarkozy, François Hollande et jusqu’à Emmanuel Macron : qu’est-ce qui a changé pour les minorités, pour les faibles et pour les dominés de ce monde ?

Un président différent, noir, femme…, ça va tout changer, nous fait-on croire. Mais quel optimisme peut-on avoir quand on voit que les changements, ça ressemble à toujours plus de la même chose ?

La mobilité professionnelle à l’étranger, la « hijrâ », le retour au pays d’origine…, ce sont les signes d’un désespoir en France et d’un optimisme tourné vers l’ailleurs. Mais quand on voit un musulman français s’installer à Dubaï avec un super salaire, avec le droit de vivre sa religion, qui mène sa vie de famille tranquillement, a-t-on de quoi être optimiste ? Ou au contraire, est-ce que cette vie moderne n’est pas la chute dans l’horreur individualiste qui se satisfait de toutes les injustices à condition d’avoir son petit confort et sa petite vie assurés ? Finalement, n’a-t-on pas raison d’être fataliste face au poids du mal qui nous domine ?

N’a-t-on pas raison d’être fataliste face au poids du mal qui nous domine ?

Pourquoi s’efforcer de faire le bien ? Pourquoi faire des efforts pour éviter un mal ? Pourquoi ne pas se laisser vivre ? Si une personne est pauvre, si elle subit une injustice, c’est que Dieu l’a voulu. Chercher à corriger la situation, n’est-ce pas lutter contre Dieu ? Pourquoi ne pas laisser « le destin » ou le « mektub » décider et faire à notre place ?

Le Coran nous donne à voir des gens qui défendent ce raisonnement : Pourquoi aider quelqu’un dans le besoin alors que Dieu ne l’a pas aidé ? Si Dieu l’avait voulu, cette personne n’aurait pas été pauvre. Et si elle est pauvre, c’est que Dieu l’a voulu. Si Dieu l’a voulu, alors lutter contre la pauvreté, n’est-ce pas lutter contre Dieu ? N’est-ce pas une forme d’égarement ? Telle est la mauvaise foi dont témoignent ces gens, au lieu de faire l’effort de réaliser la volonté de Dieu, c’est-à-dire de faire le bien et de lutter contre le mal :


« Or, il n’y a pas un signe qui leur parvient, parmi les signes de leur Seigneur, sans qu’ils ne s’en détournent. Et quand on leur dit : ‘’Dépensez [dans le bien] une partie de ce que  Dieu vous a donné, ceux qui sont de mauvaise foi disent à ceux qui ont adhéré à la voie de Dieu : ‘’Est-ce à nous de nourrir celui que Dieu nourrirait s’Il le voulait ? Vous ne faites manifestement que vous égarer ! » .

Coran 36 : 46-47
وَمَا تَأْتِيهِم مِّنْ آيَةٍ مِّنْ آيَاتِ رَبِّهِمْ إِلَّا كَانُوا عَنْهَا مُعْرِضِينَ
وَإِذَا قِيلَ لَهُمْ أَنفِقُوا مِمَّا رَزَقَكُمُ اللَّهُ قَالَ الَّذِينَ كَفَرُوا لِلَّذِينَ آمَنُوا أَنُطْعِمُ مَن لَّوْ يَشَاءُ اللَّهُ أَطْعَمَهُ إِنْ أَنتُمْ إِلَّا فِي ضَلَالٍ مُّبِينٍ

En fait, ce raisonnement, ces gens, c’est nous. Sur terre, la plupart veut voir le monde s’améliorer tout seul, sans rien sacrifier. « Dieu », « le destin » ou encore « le mektub » sont différents mots qu’on instrumentalise pour se déresponsabiliser. L’évitement de sa responsabilité d’homme et de femme est l’une des plus grandes marques de mauvaise foi ou de kufr.

D’ailleurs, le Coran nous raconte l’histoire de la vache où Dieu commande à Moïse (paix sur lui) et à son peuple de sacrifier une vache. L’ordre est clair et simple : il suffit de l’exécuter. Mais les enfants d’Israël ne font aucun effort pour l’appliquer. Ils font comme s’ils ne comprenaient pas. Au comble de leur passivité et de leur mauvaise foi, ils disent à Moïse de demander à « ton » Seigneur de leur préciser quelle vache sacrifier parmi toutes les vaches possibles. Ils ne font aucun effort pour se guider eux-mêmes et attendent passivement que Dieu les guide à leur place :


« Ils ont dit : ‘‘Demande pour nous à ton Seigneur qu’Il nous précise laquelle. Car à nos yeux, les vaches se ressemblent toutes. Et si Dieu le veut, nous serons certainement bien guidés’’ » .

Coran 2 : 70
قَالُوا ادْعُ لَنَا رَبَّكَ يُبَيِّن لَّنَا مَا هِيَ إِنَّ الْبَقَرَ تَشَابَهَ عَلَيْنَا وَإِنَّا إِن شَاءَ اللَّهُ لَمُهْتَدُونَ

De la même façon, le Coran nous donne à voir une autre scène où les enfants d’Israël évitent l’effort et le sacrifice qu’impose le combat pour entrer dans la terre sainte : 


« Ils ont dit : ‘’Ô Moïse ! Jamais nous n’y entrerons tant qu’ils seront là. Toi et ton Seigneur, partez donc combattre tous les deux ! Nous, nous restons tranquillement ici’’ »
Coran 5 : 24
قَالُوا يَا مُوسَىٰ إِنَّا لَن نَّدْخُلَهَا أَبَدًا مَّا دَامُوا فِيهَا ۖ فَاذْهَبْ أَنتَ وَرَبُّكَ فَقَاتِلَا إِنَّا هَاهُنَا قَاعِدُونَ

Ainsi, être pessimiste ou fataliste, c’est accepter et peut-être désirer que le changement ne vienne pas de soi mais des efforts autres. C’est cacher une forme de mauvaise foi. C’est vivre comme si on ne peut pas comprendre la volonté de Dieu, comme si on ne peut pas la réaliser pour se changer et pour changer le monde, pour le rendre meilleur. C’est compter sur Dieu ou sur d’autres forces, pour agir à notre place.

Être pessimiste ou fataliste, c’est vivre comme si on était le simple jouet de forces qui nous dépassent et nous imposent le bien et le mal. Ces forces, ce sont « les autres », « les puissants », Dieu, « le destin », « le mektub » et autres noms qu’on peut leur donner. Être pessimiste ou fataliste, c’est vivre comme si les valeurs, comme si la sagesse n’avait pas le pouvoir de réorienter l’ordre du monde pour le rendre meilleur. C’est vivre comme si l’Invitation de Dieu de comprendre le monde, de comprendre sa volonté à travers la Révélation, et de transformer le monde, étaient en fait impossibles. C’est vivre comme si Dieu pouvait demander quelque chose d’impossible à l’être humain. C’est vivre selon une vision fausse du monde, de Dieu et de soi-même…

En fait, le pessimisme, le fatalisme ou l’optimisme dépendent de la vision du monde qui nous anime en nous offrant des réponses aux grandes questions de la vie : Dieu existe-t-il ? Qui je suis ? Quel est le sens de ma vie ? Quel est le sens de l’épreuve individuelle ou collective qu’on traverse ? Qu’est-ce que je peux connaître ? Qu’est-ce que je peux espérer dans la vie présente et future ? Qu’est-ce que je peux faire pour rendre mon monde meilleur ? Est-ce que je suis capable de contribuer à dépasser le mal qui m’atteint ou qui atteint mon époque ? 

Le pessimisme, le fatalisme ou l’optimisme ne sont pas qu’une disposition individuelle : ce sont aussi des qualités collectives. Face au même malheur, on ne réagit pas de la même manière, selon la vision de la vie qui nous anime collectivement. Au lendemain d’une guerre, d’une défaite, d’une désillusion, d’une déception, d’une trahison, d’un échec, d’un accident…, bref au lendemain d’une épreuve, on peut se relever, relever ses manches et reprendre son travail d’homme, ou au contraire, on peut se laisser mourir. Le pessimisme et le fatalisme sont le signe d’une personne ou d’une génération mourante. Alors quelle vision du monde l’islam nous offre-t-il pour échapper à une vie de mourant ?

L’homme a besoin d’une vision juste du monde pour dépasser le fatalisme et le pessimisme, pour trouver sa place en tant que Khalîfah

La vision du monde – que le Coran nous révèle –, est synthétisée dans le récit de la création d’Adam dans le Coran.

Au commencement, Dieu annonce aux anges son projet de créer Adam pour en faire un Khalîfah sur terre, c’est-à-dire un vice-gérant, un être capable de choisir, d’agir et de vivre selon la volonté de Dieu ou selon toute autre norme source d’injustice : individualiste, ethnique, communautariste, nationaliste… Il annonce qu’Il va créer un être libre et responsable, donc capable à la fois de faire le bien et le mal.

Les anges réagissent à cette annonce de façon pessimiste : pourquoi donc créer ce nouvel être – Adam – qui risque de faire le mal sur Terre, de répandre le sang et l’injustice ? Pourquoi créer un être imparfait et dangereux alors que les anges, eux, exécutent parfaitement la volonté de Dieu sans causer aucun mal autour d’eux ? 

Pour chaque être humain, vivre, c’est prendre un grand risque : choisir et persévérer dans la voie de l’injustice et donc mériter la sanction de Dieu le Jour du Jugement, ou bien choisir celle de la justice et donc mériter le Paradis. A partir de l’âge de raison jusqu’à sa mort, chacun d’entre nous court le risque de pencher d’un côté ou de l’autre.

Pourquoi donc Dieu a créé l’être humain alors qu’Il connaît parfaitement le risque que ce dernier utilise mal sa liberté et ses pouvoirs, au point de répandre le mal sur terre ? Dieu, le Créateur de tous, sait parfaitement pourquoi Il a raison de faire confiance à l’être humain, en lui offrant le pouvoir de vivre en étant libre et responsable de faire le bien et le mal :


« Lorsque ton Seigneur a annoncé aux Anges : ‘‘Je vais mettre sur la terre un Khalîfah (successeur, vice-gérant).’’ Ils ont dit : ‘‘Vas-Tu y mettre un être qui y répandra la corruption et le sang, alors que nous Te glorifions et célébrons Tes Louanges ?’’ Il leur a répondu : ‘‘En vérité, Je sais ce que vous ne savez pas !’’».

Coran 2 : 30
وَإِذْ قَالَ رَبُّكَ لِلْمَلَائِكَةِ إِنِّي جَاعِلٌ فِي الْأَرْضِ خَلِيفَةً ۖ قَالُوا أَتَجْعَلُ فِيهَا مَن يُفْسِدُ فِيهَا وَيَسْفِكُ الدِّمَاءَ وَنَحْنُ نُسَبِّحُ بِحَمْدِكَ وَنُقَدِّسُ لَكَ ۖ قَالَ إِنِّي أَعْلَمُ مَا لَا تَعْلَمُونَ

Alors qu’en apparence, les anges ont une bonne raison d’être pessimiste, Dieu révèle qu’Il a raison de faire confiance à l’homme. Car en effet, l’Homme a la capacité de faire le bien comme le mal parce que Dieu lui confie le dépôt de la liberté et de la responsabilité. Mais en réalisant la volonté de Dieu sur terre plutôt qu’en agissant de façon injuste, l’Homme élève sa valeur et sa grandeur au-dessus de toute la création.

Ainsi, en entrant dans le théâtre de la vie, l’Homme commence sa carrière sous le regard positif et confiant de son Créateur. 

Si Dieu l’avait voulu… Mais Il a voulu faire de l’homme un Khalîfah

A la lumière de la Révélation, on comprend que l’optimisme est le fruit d’une vision objective de la réalité de Dieu, d’une vision réaliste et sage de la vie, vision qui inspire la confiance dans sa capacité à connaître le monde, à se changer et à changer le monde, pour le rendre meilleur, conformément à la volonté de Dieu.

Dieu nous commande non pas d’être les spectateurs de l’injustice sur terre mais de trouver toutes les solutions justes pour la stopper et protéger les plus vulnérables. Ainsi, lutter contre la famine, contre la pauvreté, contre l’ignorance, contre la maladie, contre les accidents, contre la violence de l’agresseur ou contre l’intolérance…, ce n’est pas lutter contre Dieu mais pour Dieu.

Si Dieu l’avait voulu, Il aurait changé le monde aussi facilement qu’Il l’a créé. S’Il l’avait voulu, Il aurait mis chacun sur la bonne voie ; Il aurait unifié la famille humaine pour lui éviter tout conflit ; Il aurait nourri chaque être humain sans avoir besoin de travailler ; Il aurait sanctionné systématiquement chaque injustice pour la dissuader de se reproduire, etc.

Mais Dieu en a voulu autrement. Il a créé l’Homme et en a fait un Khalîfah, un vice-gérant à qui Il a confié le dépôt de la vie sur Terre, de la liberté. Désormais, rendre le monde meilleur ou le laisser pourrir à cause de l’injustice, c’est de la responsabilité de la famille humaine. 

La vie sur terre est pour l’homme un lieu de plaisir mais aussi d’épreuve, de la mise à l’épreuve de sa fidélité au pacte originel passé avec Dieu :


« Béni soit Celui qui tient en Sa main le royaume et qui a le pouvoir sur toute chose ! Celui qui a créé la mort et la vie pour vous éprouver [et voir] qui de vous agit le mieux. C’est Lui le Puissant, plein de pardon ».

Coran 67 : 1-2
تَبَارَكَ الَّذِي بِيَدِهِ الْمُلْكُ وَهُوَ عَلَىٰ كُلِّ شَيْءٍ قَدِيرٌ
الَّذِي خَلَقَ الْمَوْتَ وَالْحَيَاةَ لِيَبْلُوَكُمْ أَيُّكُمْ أَحْسَنُ عَمَلًا ۚ وَهُوَ الْعَزِيزُ الْغَفُورُ

La vie n’est pas toujours juste. Chacun passe par l’épreuve de l’injustice des autres, l’injustice de celui qui abuse du talent ou du pouvoir que Dieu lui a confié : l’intelligence, la richesse, la force, la beauté ou l’art de séduire…  Chacun peut être une grande épreuve pour l’autre : celui qui reconnaît Dieu peut être une épreuve pour celui qui le rejette ; le riche peut l’être pour le pauvre, et réciproquement. Chacun est éprouvé dans sa vie, par le mal mais aussi par le bien :


« Vos biens et vos enfants ne sont qu’une tentation, alors qu’auprès de Dieu il y a une énorme récompense »
Coran 64 : 15
إِنَّمَا أَمْوَالُكُمْ وَأَوْلَادُكُمْ فِتْنَةٌ ۚ وَاللَّهُ عِندَهُ أَجْرٌ عَظِيمٌ

L’épreuve peut donc se présenter sous la forme de la perte de quelque chose de bien :


« Ô vous qui avez adhéré à la voie de Dieu ! Donnez (au service du Bien) une partie de ce que Nous vous avons offert, avant que ne vienne le jour où il n’y aura ni marchandage ni amitié ni personne autorisé à parler en faveur d’un autre pour le défendre. Et ce sont les ingrats les vrais injustes » .

Coran 2 : 254
يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا أَنفِقُوا مِمَّا رَزَقْنَاكُم مِّن قَبْلِ أَن يَأْتِيَ يَوْمٌ لَّا بَيْعٌ فِيهِ وَلَا خُلَّةٌ وَلَا شَفَاعَةٌ ۗ وَالْكَافِرُونَ هُمُ الظَّالِمُونَ

Comment réagir face au mal ou au bien qui nous éprouve ? C’est la vision du monde qui nous anime qui doit nous éclairer et nous aider à bien nous orienter. Ce sont les idées et les valeurs qui nous animent qui peuvent nous détruire ou nous faire renaître.

Ce n’est plus à Dieu d’intervenir directement et systématiquement dans les affaires humaines pour corriger, pour faire le bien ou pour stopper un mal, pour arbitrer ou pour sanctionner. Car s’Il le faisait, l’être humain ne serait plus libre et il ne resterait plus personne sur terre :


« Si Dieu tenait rigueur aux gens de leur injustice, Il ne laisserait aucun être vivant sur la Terre (…) »
Coran 16 : 61
وَلَوْ يُؤَاخِذُ اللَّهُ النَّاسَ بِظُلْمِهِم مَّا تَرَكَ عَلَيْهَا مِن دَابَّةٍ

Ainsi, le mal sur terre, sous toutes ses formes, est le fait de l’être humain. Le mal existe sur terre parce que l’homme est libre de faire le bien et le mal, parce que l’homme tient à sa liberté plus qu’à toute autre chose :


« La corruption est apparue sur la terre et dans la mer à cause de ce que les gens ont fait de leurs propres mains, afin que Dieu leur fasse goûter une partie des conséquences de leurs actes. Peut-être reviendront-ils (vers la voie de la justice) ? »

Coran 30 : 41
ظَهَرَ الْفَسَادُ فِي الْبَرِّ وَالْبَحْرِ بِمَا كَسَبَتْ أَيْدِي النَّاسِ لِيُذِيقَهُم بَعْضَ الَّذِي عَمِلُوا لَعَلَّهُمْ يَرْجِعُونَ

Pour expliquer « l’homme malade » ou le déclin de la civilisation islamique, on a l’habitude, en occident, de voir la cause dans le fatalisme, dans l’idée de « destin » et de « mektub » qui paralyse l’esprit musulman. Il est vrai qu’une mauvaise compréhension de l’islam et du destin a donné au musulman de « bonnes » raisons de vivre dans la passivité. Mais cette compréhension n’est pas fidèle à l’islam. D’ailleurs, si cette mauvaise compréhension avait animé la civilisation islamique dès ses débuts, celle-ci n’aurait même pas pu naître et développer, pendant 14 siècles, un patrimoine extraordinaire de culture, de lois, de sciences, d’institutions publiques, de techniques et de solutions pratiques pour l’humanité. L’esprit fataliste empêche tout développement civilisationnel. Lorsqu’à une époque donnée, l’esprit fataliste se généralise au point qu’il n’arrive plus à répondre à ses besoins et défis, c’est le signe de la fin d’un cycle civilisationnel.

L’islam a vocation à civiliser l’Homme, à former un Homme sain, c’est-à-dire capable de connaître la volonté de Dieu, le Livre créé (l’univers) et le Livre révélé (le Coran) ; capable de se transformer et de transformer le monde pour le rendre meilleur. 

L’homme est capable de connaître la volonté de Dieu, le Livre créé (l’univers) et le Livre révélé (le Coran)

Être optimiste, c’est reconnaître que l’homme est capable de connaître la volonté de Dieu, le Livre créé (l’univers) et le Livre révélé (le Coran). 

Adam et Eve, une fois placés sur terre, sont invités à répondre à la même Invitation (Da’wah) que Dieu leur avait déjà exprimée au Paradis : jouir de toutes les bonnes choses que Dieu leur a mises à disposition, tout en respectant quelques limites pour éviter de tomber dans l’injustice. La terre est Dâr al-khilâfah, une Maison commune dans laquelle chaque homme et chaque femme est appelé à exercer sa liberté et sa responsabilité. Chaque être humain est Khalîfah – successeur et vice-gérant – de Dieu sur terre, doté du pouvoir de comprendre, d’agir sur le monde et sur lui-même. La création toute entière est malléable en ce sens qu’elle est prédisposée à recevoir l’action humaine.

Dieu promet à Adam et Eve, une fois envoyés sur terre, de leur envoyer un guide de Sa part, un Livre qui leur rappellera la sagesse en toute chose, et des prophètes et des bien-aimés de Dieu qui serviront d’exemples pour chaque peuple.

Ainsi, Dieu met sur terre un homme et une femme dotés du pouvoir de comprendre à la fois le Livre créé (l’univers, le monde, la société, soi-même) et le Livre révélé (les Révélations successives qui seront envoyées à l’humanité), ceci afin de vivre et d’agir en étant fidèle à la Volonté de Dieu, c’est-à-dire afin de réaliser le Vrai, le Bien commun et le Juste dans toutes les situations de la vie quotidienne.

Dieu enseigne le nom de toutes choses à Adam. Il enseigne à l’être humain le langage, la lecture, l’écriture, la pensée, le calcul, la fabrication d’objets utiles, etc. Dieu ne laisse pas l’être humain seul dans le monde, seul dans son effort de compréhension de la Révélation, seul dans son effort d’action et de transformation du monde. Il l’accompagne. Il est généreux, Il lui facilite les choses :


« Lis ! Au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l’homme d’une adhérence. Lis ! La bonté de ton Seigneur est infinie ! »

Coran 96 : 1-3
اقْرَأْ بِاسْمِ رَبِّكَ الَّذِي خَلَقَ 
خَلَقَ الْإِنسَانَ مِنْ عَلَقٍ 
اقْرَأْ وَرَبُّكَ الْأَكْرَمُ

Reconnaître qu’Allâhu a’lam, que Dieu est plus savant, c’est accepter que son pouvoir de connaître atteigne une limite impossible à dépasser.

Mais Dieu a donné à l’Homme tous les moyens nécessaires pour comprendre Sa volonté et rendre le monde meilleur. Mais y a-t-il quelqu’un pour réfléchir et répondre à l’Invitation (Da’wah) de Dieu ?

L’homme est capable de se transformer

Être optimiste, c’est reconnaître que l’homme est capable de se transformer. Désormais, chacun peut avoir accès à la sagesse de la Révélation et à l’exemple des prophètes pour vivre selon la justice. Chacun peut réussir sa vie en faisant marcher la volonté de Dieu, c’est-à-dire la sagesse. Ou au contraire, chacun peut s’en détourner et devra rendre compte du choix de valeur qu’il aura librement fait dans sa vie :


« Par le soleil et son premier éclat, par la lune quand elle lui succède, par le jour quand il éclaire le monde, par la nuit quand elle l’obscurcit, par le ciel et son édification, par la terre et son nivellement, par l’âme et Celui qui l’a façonnée harmonieusement et qui lui a inspiré son immoralité et sa piété ! En vérité, réussit celui qui purifie son âme, et celui qui la corrompt est perdu »

Coran 91 : 1-10
وَالشَّمْسِ وَضُحَاهَا 
وَالْقَمَرِ إِذَا تَلَاهَا 
وَالنَّهَارِ إِذَا جَلَّاهَا 
وَاللَّيْلِ إِذَا يَغْشَاهَا 
وَالسَّمَاءِ وَمَا بَنَاهَا 
وَالْأَرْضِ وَمَا طَحَاهَا 
وَنَفْسٍ وَمَا سَوَّاهَا 
فَأَلْهَمَهَا فُجُورَهَا وَتَقْوَاهَا 
قَدْ أَفْلَحَ مَن زَكَّاهَا 
وَقَدْ خَابَ مَن دَسَّاهَا

Dans sa vie personnelle, on peut toujours se changer et s’améliorer, jusqu’à la fin de sa vie. C’est précisément ce qu’enseigne le prophète Jacob (paix sur lui) à ses fils qui, par jalousie, avaient jeté leur propre frère au fond d’un puits pour le faire disparaître :


« Ô mes fils ! Partez à la recherche de Joseph et de son frère. Ne désespérez pas de la Bonté de Dieu, car seuls ceux qui nient Dieu désespèrent de la Bonté de Dieu »

Coran 12 : 87
يَا بَنِيَّ اذْهَبُوا فَتَحَسَّسُوا مِن يُوسُفَ وَأَخِيهِ وَلَا تَيْأَسُوا مِن رَّوْحِ اللَّهِ ۖ إِنَّهُ لَا يَيْأَسُ مِن رَّوْحِ اللَّهِ إِلَّا الْقَوْمُ الْكَافِرُونَ

Bien souvent, on a tendance à oublier Dieu quand tout va bien. Et quand rien ne va plus, on a tendance à désespérer :


« Et quand Nous comblons l’homme de bienfaits, il se détourne et se replie sur lui-même. Et quand un mal le touche, le voilà profondément désespéré ».

Coran 2 : 155-157
وَإِذَا أَنْعَمْنَا عَلَى الْإِنسَانِ أَعْرَضَ وَنَأَىٰ بِجَانِبِهِ ۖ وَإِذَا مَسَّهُ الشَّرُّ كَانَ يَئُوسًا

Or être optimiste, c’est rester d’humeur égale, que l’on soit gâté par la vie ou éprouvé.

L’homme est capable de transformer le monde

Être optimiste, c’est reconnaître que l’homme est capable de transformer le monde pour le rendre meilleur. 

Le prophète Muhammad (paix sur lui) accompagne ses compagnons pour les initier à la volonté de Dieu, c’est-à-dire à la sagesse. Un jour, pour leur enseigner la vocation de l’homme sur terre, il commence par la fin : si le monde devait s’arrêter aujourd’hui, que faire ? Il leur répond : 

❝ Si l’Heure arrive alors que l’un d’entre vous a un petit palmier à planter dans sa main, s’il peut le planter avant qu’elle n’ait lieu, qu’il le plante ! 1

Mais pourquoi planter un arbre qui ne donnera des fruits qu’après des années, alors que c’est la fin du monde ? Pourquoi, alors que personne ne pourra en manger ? Pourquoi recommander quelque chose qui semble totalement inutile ?

En fait, à travers cette parole, le prophète rappelle le sens de la vie, du khilâfah et d’al-‘ibâdah. On ne doit jamais baisser les bras. Adorer et servir Dieu, c’est bâtir un monde meilleur, jusqu’au dernier souffle. C’est faire de l’optimiste un état d’esprit et un chemin pratique qui consiste à faire et à refaire le bien, à résister et à ne rien lâcher face à l’injustice, jusqu’à sa mort.

Être optimiste, c’est accepter la réalité, accepter les épreuves, accepter les difficultés et les désagréments de la vie quotidienne. C’est faire avec, les prendre comme un point de départ de quelque chose et non pas comme la bonne raison que l’on se donne pour arrêter tout effort à faire le bien. C’est arrêter de se plaindre et d’exprimer sa colère contre tout ce qui ne nous plaît pas, par exemple du temps qu’il fait :

N’injuriez pas le temps, Dieu en est responsable. 2

N’injuriez pas le vent car il vient de la clémence de Dieu. Demandez plutôt à Dieu de son bien, du bien de ce qu’il emporte et du bien dont il a été chargé. Et réfugiez-vous auprès de Dieu contre le mal qu’il emporte et le mal dont il a été chargé. ❞ 3

Être optimiste, c’est arrêter de se plaindre et d’exprimer sa colère contre tout ce qui est passé et qui ne changera jamais :

❝ N’injuriez pas les morts, ils ont eu le compte de ce qu’ils ont avancé comme actions. ❞ 4

Être optimiste, c’est arrêter de se plaindre et d’exprimer sa colère contre tous les petits désagréments de la vie quotidienne, tels que les bruits ou les maladies. Et c’est apprendre à voir le bon côté des choses :

❝ N’injuriez pas le coq, car il réveille (ceux qui dorment) pour qu’ils fassent la prière5

❝ N’injuriez pas la fièvre car elle fait disparaître les péchés des fils d’Adam comme le brasier du forgeron nettoie le fer de la rouille. 6

Bien souvent, derrière le mal dont on se plaint il y a un bien plus grand qui exige d’accepter un moindre mal pour jouir d’un bien plus grand. Au lieu de se plaindre ou de se mettre en colère contre tout, on doit plutôt demander l’aide de Dieu pour supporter cette épreuve passagère et continuer à faire sa part, à travailler à devenir quelqu’un de meilleur et à rendre le monde meilleur. On doit réagir positivement en prononçant le nom de Dieu.

Être optimiste, c’est savoir que l’épreuve du mal et de l’injustice n’est pas définitive, pas éternelle. Dans le monde invite invisible, l’existence des anges signifient que le mal ne pourra jamais faire totalement et définitivement sa loi sur terre, que le bien peut toujours se réaliser, quelle que soit la situation extrême par laquelle on peut passer. L’épreuve est un moment passager qui permet d’évaluer la fidélité de son engagement envers Dieu. En effet, la vie est une alternance entre le bien et le mal, entre le sentiment d’impuissance et la capacité à changer les choses, entre l’inertie et l’accélération du changement. C’est dans cette alternance que chacun est invité à démontrer la fidélité de son engagement envers Dieu, c’est-à-dire sa détermination à faire le bien et à résister au mal sur terre :


« Si vous subissez un revers douloureux, pareil mal atteint aussi les autres. Ainsi faisons-Nous alterner les bons et les mauvais jours parmi les gens, afin que Dieu reconnaisse ceux qui adhèrent vraiment à sa voie, et qu’Il prenne parmi vous des témoins [des martyrs] – car Dieu n’aime pas les injustes ».

Coran 3 : 140
إِن يَمْسَسْكُمْ قَرْحٌ فَقَدْ مَسَّ الْقَوْمَ قَرْحٌ مِّثْلُهُ وَتِلْكَ الْأَيَّامُ نُدَاوِلُهَا بَيْنَ النَّاسِ وَلِيَعْلَمَ اللَّهُ الَّذِينَ آمَنُوا وَيَتَّخِذَ مِنكُمْ شُهَدَاءَ وَاللَّهُ لَا يُحِبُّ الظَّالِمِينَ

Être optimiste, c’est reconnaître qu’il n’existe aucune maladie, aucun mal, aucun tourment sur terre sans solution que l’homme est appelé à rechercher et à découvrir :

❝ Il n’y a pas une maladie que Dieu a créée pour laquelle Il n’a pas aussi créé son remède. ❞ 7

Mais c’est aussi accepter sa limite et sa vulnérabilité face à la maladie et à la vie. Même si on peut toujours trouver une solution, il se peut que dans son cas personnel, il n’y ait pas de solution. Il se peut qu’une maladie nous condamne à la mort accélérée. Dans ce cas, l’optimisme, c’est la capacité à accepter ce qui ne peut pas être changé. En ce sens, reconnaître qu’Allâhu akbar, que Dieu est le plus grand, c’est accepter que son pouvoir, sa liberté et son bonheur personnel soient contraints par des limites impossibles à dépasser. 

C’est accepter de lutter non pas pour sa vie personnelle mais pour que d’autres puissent être sauvés de la maladie. On est optimiste non pas de façon individualiste en voulant le bien d’abord pour soi, mais en voulant le bien pour les autres, même lorsqu’on en a été privé.

A titre d’illustration, face à la difficulté de se marier, certaines personnes se mettent à l’arrêt : elles décident d’arrêter de faire le bien, de ne pas aider d’autres à se marier, tant qu’elles ne se sont pas mariées elles-mêmes :

« D’abord je dois trouver pour moi avant de chercher pour les autres ».

Or l’islam nous invite à être optimiste en continuant à vouloir et à faire le bien pour les autres, même si on en a été privé. Et peut-être qu’en prenant ce chemin de purification et de dépassement spirituel, Dieu nous ouvrira une porte inattendue.

Être optimiste, c’est arrêter de se plaindre et d’exprimer sa colère contre le diable. Au lieu de se plaindre, on doit trouver comment lutter contre lui et s’en protéger :

❝ N’injuriez pas le diable et cherchez plutôt protection auprès de Dieu contre lui. 8

Ainsi, le prophète Muhammad (paix sur lui) fait marcher la sagesse du Coran lorsqu’il nous donne des conseils pour faire face aux difficultés de la vie quotidienne : face au temps qu’il fait, face au passé qui nous hante, face à la gêne et aux difficultés que les autres nous causent…

Cela ne sert à rien d’injurier, de se plaindre ou d’être en colère contre le temps qu’il fait, le vent qui souffle, les coqs qui chantent… : ils ne font que vivre et réaliser ce pour quoi Dieu les a créés. Cela ne sert à rien d’injurier, de se plaindre ou d’être en colère contre ses ennemis car on doit plutôt faire l’effort de s’en protéger. Face à un conflit, face à la difficulté d’éduquer ou de se faire entendre dans sa propre famille, face au manque, face à une injustice économique ou politique…, cela ne sert à rien d’injurier, de se plaindre ou d’être en colère. Dieu n’a pas placé l’être humain sur terre pour qu’il passe son temps à se plaindre ou à être en colère contre tout, tout le temps. En tant que Khalîfah ou vice-gérant de Dieu sur terre, il est là pour trouver tous les moyens éthiques imaginables de changer ce qui doit l’être. L’énergie gaspillée dans la plainte et la colère doit être purifiée et transformée en une énergie critique, active, créative, sage et stratégique. 

De nos jours, le musulman a tendance à passer des années à se plaindre et à se mettre en colère contre le discours politico-médiatique qui l’humilie en permanence. Il doit purifier son cœur pour transformer cet état négatif en un chemin d’action critique, créative, sage et stratégique. Tel est le sirât al-mustaqîm, le chemin de la droiture ou le chemin de ceux qui, toujours debouts, font marcher la sagesse contre l’injustice.

Être optimiste, c’est accepter de faire face aux défis et aux combats de la vie plutôt que de vivre dans l’insouciance et la passivité, plutôt que de gaspiller son énergie dans la plainte et la colère stérile :


« Nous avons certes créé l’homme pour une vie de lutte ».

Coran 90 : 4
لَقَدْ خَلَقْنَا الْإِنسَانَ فِي كَبَدٍ

L’optimisme épistémologique

Lorsqu’on doute de la possibilité de connaître la vérité sur le monde, et lorsqu’on rejette toute vérité morale, alors on doute aussi de la valeur de son action dans la vie. Ainsi, le scepticisme est une forme de pessimisme intellectuel et moral qui non seulement rejette la religion mais en plus, rend impossible le développement de la vie, de la science et de la civilisation.

A l’inverse, adhérer au Tawhîd, c’est adhérer à un optimisme intellectuel selon lequel al-îmân et la raison ne peuvent pas se contredire : ils contribuent à s’approcher de la même vérité.

En tant que principe de connaissance, al-Tawhîd est la reconnaissance que Dieu, c’est-à-dire al-Haqq (la Vérité), est, existe objectivement ; c’est l’acceptation de s’en référer à Dieu pour bien évaluer tout contenu, tout discours, tout doute et toute divergence ; c’est la reconnaissance qu’aucune affirmation (discours, idée, croyance, théorie…) ne peut échapper à l’épreuve du test, de la démonstration et du jugement décisif. Le Tawhîd est la reconnaissance que l’homme peut connaître la vérité, et que Dieu est l’unité de mesure de toute proposition humaine (de tout discours, de toute théorie, de toute philosophie du bonheur, de la liberté, de la famille, de la justice économique, etc.).

C’est une affirmation optimiste qui protège contre le désespoir, contre le fatalisme, contre le scepticisme et contre la confusion généralisée.

Al-Fârûqî résume ces idées en ces termes :

❝ En tant que principe de la connaissance, al-tawhîd est la reconnaissance que Dieu, c’est-à-dire al-Haqq (la Vérité), est et qu’Il est l’Unique. Cela implique que l’on peut s’en référer à Lui pour traiter de n’importe quelle divergence ou doute ; qu’aucune affirmation ne peut échapper à l’épreuve d’un test ou d’un jugement décisif. Le Tawhîd est la reconnaissance que la vérité est bien connaissable et que l’homme a la capacité d’y accéder. Le scepticisme, dans la mesure où il nie cette vérité, est l’opposé du Tawhîd. Il résulte d’un manque de courage pour pousser la recherche de la vérité jusqu’au bout. L’abandon prématuré de la possibilité de connaître la vérité, en tant que principe épistémologique, est un conseil issu du désespoir, reposant sur l’hypothèse a priori que l’homme vit dans un rêve perpétuel où aucune réalité ne peut être distinguée de l’irréalité. Il est inséparable du nihilisme ou de la négation des valeurs, car l’appréhension des valeurs nécessite de reconnaître que l’homme peut atteindre la vérité des valeurs. 

Savoir si ce que l’on prétend être une valeur l’est effectivement, savoir si cette valeur est appliquée ou violée dans un cas donné, et si le cas donné est bien décrit tel qu’il est…, ce sont là des questions qui nécessitent des réponses, sans quoi, on ne peut soutenir aucune valeur. À moins qu’il ne soit possible d’y répondre avec certitude, c’est-à-dire d’en connaître la vérité, la connaissance de la valeur s’effondre. La valeur d’une valeur, ou son application dans une situation donnée, peut être mise en doute comme n’importe quelle autre donnée. Si donc on ne part pas d’une hypothèse contraire au scepticisme, à savoir que l’on peut atteindre la vérité sur ces questions, le nihilisme devient alors inévitable9

De l’optimisme épistémologique à l’optimisme éthique

❝ Le tawhîd est la reconnaissance que Dieu est le seul Dieu. Ceci, comme nous l’avons déjà vu, signifie que Dieu est la source ultime de tout bien et de toute valeur.

Affirmer cela revient donc à considérer Dieu comme le bien ultime, c’est-à-dire comme le bien le plus grand pour lequel toute chose bonne est bonne. Dieu donne au bien son caractère bon, à la valeur sa valeur.

Le caractère bon de la source du bien ultime ne peut jamais être mise en doute. On doit toujours supposer que tout ce que Dieu a mis à notre disposition, Il l’a fait dans un bon but qui est le sien. Soutenir le contraire, c’est nier le tawhîd. C’est pourquoi le Coran a interdit avec insistance au musulman d’avoir une mauvaise pensée de Dieu, et il a condamné ceux qui le font, dans des termes très clairs :

‘’Il punira les hypocrites, hommes et femmes, les associateurs, hommes et femmes, qui entretiennent de mauvaises pensées sur Dieu (…)’’.10
وَيُعَذِّبَ الْمُنَافِقِينَ وَالْمُنَافِقَاتِ وَالْمُشْرِكِينَ وَالْمُشْرِكَاتِ الظَّانِّينَ بِاللَّهِ ظَنَّ السَّوْءِ

Dieu ne nous a pas créé pour nous torturer et nous égarer. Il ne nous a pas non plus donné nos capacités de connaître, nos instincts et nos désirs pour nous égarer. Ce que nous reconnaissons grâce à nos sens est vrai, à moins que nos sens soient manifestement déformés ou malades. Ce qui semble cohérent à notre sens commun est vrai, à moins qu’il ne soit prouvé le contraire. De la même façon, ce que nos instincts et nos désirent veulent est fondamentalement bon, à moins que Dieu l’ait explicitement interdit. Le tawhîd prescrit l’optimisme aux niveaux épistémologique et éthique (…).

En tant que principe épistémologique, l’optimisme est l’acceptation du présent, tant que sa fausseté n’a pas été prouvée. En tant que principe éthique, il consiste à accepter les désirs tant qu’il n’a pas été prouvé qu’ils sont indésirables.

Inspirés par ce principe, les juristes de l’islam ont posé le principe selon lequel ‘’De façon générale, tout est permis, à l’exception de ce que Dieu a interdit’’, comme fondement du droit.

(…) On appelle le second principe al-yusr (principe de facilité ou de simplicité). Tous deux protègent le musulman contre l’auto-fermeture au monde et contre le conservatisme étouffant. Tous deux le poussent à affirmer et à dire oui à la vie, oui à une nouvelle expérience. Tous deux l’encouragent à aborder les nouvelles données en les examinant avec sa raison, dans un effort constructif, pour enrichir ainsi son expérience et sa vie, pour faire progresser sa culture et sa civilisation. ❞ 11

Le principe de facilité ou de simplicité – al-yusr – encourage, au niveau de la religion, à faire l’effort de transformer les conflits de vision du monde en une recherche intellectuelle et en un débat sage. Il encourage, au niveau de l’éthique, à être optimiste dans la vie, à dire oui aux bonnes choses et à supporter les malheurs :

❝ En matière de religion – et on peut difficilement trouver quelque chose de plus important ou de plus prioritaire dans les relations humaines – la tolérance transforme la confrontation et les condamnations réciproques entre les religions en une enquête universitaire sur la genèse et le développement des religions afin de séparer les ajouts historiques de la révélation donnée à l’origine.

En matière d’éthique, autre domaine de toute première importance, le yusr, immunise le musulman contre toute tendance à nier la vie. Et il lui assure la dose minimum d’optimisme nécessaire pour maintenir la santé, l’équilibre et le sens de la mesure, malgré toutes les tragédies et les peines qui frappent la vie humaine. Dieu nous a assuré :

’Certes, à côté de la difficulté, il y a la facilité. Certes, à côté de la difficulté, il y a la facilité’’.12
فَإِنَّ مَعَ الْعُسْرِ يُسْرًا
إِنَّ مَعَ الْعُسْرِ يُسْرًا

‘’Dieu veut pour vous la facilité, Il ne veut pas la difficulté pour vous (…)’’.13
يُرِيدُ اللَّهُ بِكُمُ الْيُسْرَ وَلَا يُرِيدُ بِكُمُ الْعُسْرَ

‘’Nous te mettrons sur la voie la plus facile’’14
وَنُيَسِّرُكَ لِلْيُسْرَىٰ

‘’Quant à celui qui adhère à la voie de Dieu et qui fait le bien, il aura, en retour, la plus belle récompense. Et nous lui donnerons des ordres faciles à exécuter’’.15
وَأَمَّا مَنْ آمَنَ وَعَمِلَ صَالِحًا فَلَهُ جَزَاءً الْحُسْنَىٰ وَسَنَقُولُ لَهُ مِنْ أَمْرِنَا يُسْرًا

Et il nous a ordonné d’examiner toute affirmation et d’être certain avant de juger :

‘’Ô vous qui avez adhéré à la voie de Dieu ! Si quelqu’un de mal intentionné vous apporte une nouvelle, soyez prudents et mettez la situation au clair ; car si, par ignorance, vous nuisiez à certaines personnes, vous auriez à vous repentir d’avoir agi ainsi’’.16
يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا إِن جَاءَكُمْ فَاسِقٌ بِنَبَإٍ فَتَبَيَّنُوا أَن تُصِيبُوا قَوْمًا بِجَهَالَةٍ فَتُصْبِحُوا عَلَىٰ مَا فَعَلْتُمْ نَادِمِينَ

C’est pourquoi les usûlîyûn (docteurs de la jurisprudence) ont recours à l’expérimentation avant de juger comme bonne ou mauvaise toute chose que l’on souhaite faire et qui n’est pas contraire à un ordre divin clair.17

Conclusion

Être pessimiste ou fataliste, c’est avoir une mauvaise idée de Dieu, une mauvaise pensée sur Dieu. C’est croire que Dieu nous a créé et mis dans une situation absurde, dans l’impossibilité de comprendre sa volonté, de comprendre le monde et de le transformer, conformément à sa volonté, c’est-à-dire à la justice et à la sagesse.

Reconnaître qu’il n’existe aucun dieu si ce n’est Dieu l’Unique, c’est s’engager à vivre selon la sagesse, c’est-à-dire : à jouir des bonnes choses que Dieu a mises à notre disposition ; à faire le bien et à résister à toutes les formes d’injustices sur terre. 

Le bien et le mal sont sur terre, chez les autres, mais aussi en soi-même. Le pessimisme, le fatalisme, le défaitisme, la passivité, la soumission, le conformisme et l’indifférence face à l’injustice, ce sont autant de façons de participer à l’injustice et de l’augmenter au lieu de la stopper.

Le Coran vise à civiliser l’Homme, à élever celui qui est méprisé et dominé d’une part, et d’autre part, à remettre celui qui fait le grand à sa juste place : car ce dernier est définitivement plus petit que la montagne, que le ciel et que Dieu. Le Coran vise à civiliser l’Homme, à développer la fraternité entre le fort et le faible, à les faire coopérer pour bâtir une civilisation humaine joyeuse et juste. Il civilise l’Homme en l’encourageant à faire connaissance avec lui-même, à bien comprendre sa nature, ses qualités et ses limites, ses relations avec les autres créatures et avec le Créateur. Il l’encourage à ne jamais accepter de se laisser humilier par l’injuste. Il l’encourage à ne se soumettre qu’à Dieu l’Unique, le seul qui a le pouvoir de donner la vie et la mort, et le seul qui n’abuse pas de son pouvoir. Il montre la voie qui permet à l’Homme de guérir de la tendance à la soumission et à la domination pour stopper le mal sur terre.

’islam est la voie de l’optimisme où il est interdit de désespérer, car désespérer de la vie, c’est désespérer de Dieu, c’est se faire une idée absurde de Dieu et de la raison pour laquelle Il nous a placé sur terre.

L’islam est la voie de l’optimisme où il est interdit de sombrer dans le fatalisme et le pessimisme, car c’est renoncer à sa vocation de Khalîfah, de vice-gérant libre et responsable de ce qui se passe sur terre.

L’islam est la voie de l’optimisme où il est interdit de passer sa vie à se plaindre et à se mettre en colère au lieu stopper le mal et de changer ce qui doit l’être.

L’islam est la voie de l’optimisme où il est interdit de faire de son optimisme une forme de déni ou d’indifférence face à l’injustice qui se produit dans sa famille, au travail ou dans la société.

En effet, l’islam est la voie de l’optimisme réaliste, pas de l’optimisme qui consiste à « voir le verre à moitié plein » en niant la difficulté, l’épreuve, la misère ou l’injustice. L’islam est la voie de l’optimisme réaliste qui invite à voir à la fois le verre à moitié plein et le verre à moitié vide ; à voir que le verre est en train de se vider et que l’on doit mobiliser toutes ses énergies pour éviter qu’il ne soit complètement vide, que des peuples manquent d’eau ou de nourriture, de soin ou d’éducation, de culture ou de sécurité.

L’islam est la voie de l’optimisme réaliste qui est un vaccin naturel contre toute une série de pathologies : le fatalisme, le pessimisme, mais aussi l’optimisme naïf, l’inaction, le repli sur soi ou la soumission face à l’injustice…

Notes

  1. Hadîth Sahîh al-Bûkhârî dans Al-Adab Al-Mufrad n°479.
  2. Hadîth Sahîh Muslim.
  3. Hadîth rapporté par al-Nasâ’î et al Hakam.
  4.  Hadîth Sahîh al-Bukhârî.
  5. Hadîth rapporté par Abû Dâwûd, d’après Zayd ibn Khâlid.
  6. Hadîth Sahîh Muslim.
  7. Hadîth rapporté par al-Bukhârî.
  8. Hadîth rapporté par Tammâm, al-Daylamî et al-Mukhlis, d’après Abû Hurayrâ.
  9. Al-Fârûqî, Ismâ’ïl Râjî (1982), Al-Tawhîd. Its implications for Thought and Life. International Institute of Islamic Thought, Virginia, USA, p.42-43.
  10. Coran 48 : 6.
  11. Al-Fârûqî, Ismâ’ïl Râjî (1982), Al-Tawhîd. Its implications for Thought and Life. International Institute of Islamic Thought, Virginia, USA, p.46-47.
  12. Coran 94 : 5-6.
  13. Coran 2 : 185.
  14. Coran 87 : 8.
  15. Coran 18 : 88.
  16. Coran 49 : 6.
  17. Al-Fârûqî, Ismâ’ïl Râjî (1982), Al-Tawhîd. Its implications for Thought and Life. International Institute of Islamic Thought, Virginia, USA, p.48.

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