Al-Faruqi, TawhĂźd & humanisme
De nos jours, on a tendance Ă vouloir rĂ©concilier tout et son contraire, au nom dâune certaine ouverture dâesprit et de lâhumanisme. Ainsi, dit-on, que lâon soit de telle ou telle religion, mĂȘme laĂŻque, on converge tous vers les mĂȘmes « valeurs » et la mĂȘme « spiritualitĂ© ».
On a tendance Ă voir lâhumanitĂ© passĂ©e et prĂ©sente selon deux grands blocs : ceux qui sont animĂ©s par une « spiritualitĂ© » et ceux qui se disent athĂ©es. Cette distinction est trop simpliste pour bien reprĂ©senter ce qui est commun et ce qui est diffĂ©rent dans la vision du monde qui anime les uns et les autres. Quel est le contenu de la « spiritualitĂ© » et de la vision de lâhomme qui anime les uns et les autres ?
Comparons lâhumanisme grec, chrĂ©tien, hindou, bouddhiste et moderne, avant de pouvoir clarifier lâhumanisme de lâislam. Dans la rĂ©flexion proposĂ©e ici, le terme « humanisme » est pris au sens gĂ©nĂ©ral de philosophie ou de vision de lâhomme. Il nâest pas pris au sens de philosophie de lâhomme particuliĂšre Ă la modernitĂ©.
Lâhumanisme grec, chrĂ©tien, hindou, bouddhiste et moderne
Depuis la Renaissance occidentale, lâhumanisme moderne se base sur lâhumanisme grec. Ce dernier se fonde sur un naturalisme excessif qui consiste Ă diviniser lâhomme, y compris ses vices. Câest pourquoi les Grecs ne voyaient pas dâanomalie en reprĂ©sentant les dieux avec des comportements et des vices humains : des dieux jaloux, qui se font la guerre, qui commettent lâadultĂšre ou lâinceste⊠Les Grecs voient ces comportements ou ces passions comme aussi naturels que les vertus. Et comme ils ont tendance Ă diviniser la nature, alors ils divinisent Ă©galement les injustices et le mal dont lâhomme est capable. Lâhumanisme moderne est ambivalent : dâun cĂŽtĂ©, il reconnaĂźt Ă chacun la dignitĂ© dâĂȘtre humain et lâĂ©galitĂ© de valeur. De lâautre, il pose la supĂ©rioritĂ© de lâhomme moderne sur les autres ; il voit les autres comme des « sous-dĂ©veloppĂ©s » ; il est ethnocentrique en ce sens quâil prend les blancs ou plus largement lâoccident comme le centre du monde, comme le summum de lâhistoire de lâhumanitĂ©, comme lâorigine et le futur de toute lâhumanitĂ©. Et lorsquâil reconnaĂźt la valeur des autres, câest Ă deux conditions : soit que lâautre lui ressemble, devienne une sorte de singe ou de perroquet qui lâimite ; soit que lâautre sâexpose comme une forme de particularisme exotique : « Les autres croient comme ceci, mangent comme ceci⊠» et jamais comme une rĂ©alitĂ© universelle. Ainsi, par exemple, les hamburgers de Macdonald se veulent universels tandis que le couscous, câest lâalimentation des « autres ». La robe blanche est universelle : elle doit ĂȘtre portĂ©e dans tout mariage. Par contre, la robe rouge de Chine ou dâInde, le caftan de FĂšs, ou encore, le karakou dâAlger, ce sont de jolies robes qui appartiennent uniquement aux « autres ». Bref, lâhumanisme moderne classe les hommes sur terre en fonction dâun critĂšre ethnocentrique : sont-ils « modernes » ou « traditionnels », « civilisĂ©s » ou « sous-dĂ©veloppĂ©s », comme moi ou diffĂ©rents, soumis Ă mon modĂšle « universel » ou rebellesâŠ?
De son cĂŽtĂ©, dĂšs ses dĂ©buts, le christianisme se dĂ©veloppe comme une rĂ©action Ă lâhumanisme grĂ©co-romain. LĂ oĂč lâhumanisme grec divinise lâhomme, lâhumanisme chrĂ©tien le dĂ©valorise Ă travers lâidĂ©e de « pĂ©chĂ© originel » qui devient la vĂ©ritĂ© permanente sur lâĂȘtre humain : quoi que lâon fasse, on reste pĂ©cheur ; quels que soient ses efforts pour faire le bien et pour rĂ©sister au mal, on ne mĂ©rite pas le paradis par ses actions. Cette vision de lâhomme Ă©tait nĂ©cessaire pour justifier lâidĂ©e dâun dieu qui sâincarne dans un homme â JĂ©sus â pour vivre et expier les pĂ©chĂ©s de tous les hommes. Comme le pĂ©chĂ© est un dĂ©faut absolu qui caractĂ©rise lâhomme, seul un autre absolu â Dieu fait homme â peut lâen sauver Ă travers sa propre crucifixion.
Lâhindouisme, de son cĂŽtĂ©, classe les hommes selon des castes. La majoritĂ© fait partie de la classe infĂ©rieure des « intouchables » si elle est nĂ©e en Inde, ou des « malichta » si qui sont les personnes religieusement impures. Les personnes qui font partie des intouchables ou des malichta sont condamnĂ©es à « rester Ă leur place », sans jamais pouvoir progresser dans leurs droits. Les « Brahmans » sont la classe supĂ©rieure des privilĂ©giĂ©s. On peut changer de classe et de place uniquement aprĂšs la mort, Ă travers la transmigration des Ăąmes. Par consĂ©quent, il ne sert Ă rien de faire des efforts pour vivre selon la justice et la sagesse. Suivre lâĂ©thique, câest de toute façon aller vers une impasse car ça ne changera rien Ă sa vie prĂ©sente. En fait, lâhindouisme, comme le bouddhisme, considĂšre toute vie humaine et toute autre vie dans la crĂ©ation comme une souffrance et une misĂšre sans fin. La vie est mauvaise en elle-mĂȘme. Le seul devoir de lâhomme est de chercher Ă sâen libĂ©rer par la discipline et lâeffort mental.1
Ainsi, lâhumanisme grec, chrĂ©tien, hindou, bouddhiste et moderne sont tous des formes de sĂ©paratisme : lâhumanisme grec sĂ©pare le grec et le non-grec, le citoyen qui a des droits et lâesclave qui nâen a aucun ; lâhumanisme chrĂ©tien, hindou et bouddhiste sĂ©pare lâhomme des belles choses de la vie prĂ©sente et porte toute son attention sur « lâau-delà » ; lâhumanisme moderne sĂ©pare le « moderne » du « sous-dĂ©veloppĂ© », le « civilisĂ© » de celui qui « nâest pas encore entrĂ© dans lâHistoire »⊠Ces diffĂ©rents humanismes sont donc aussi diffĂ©rentes formes de sĂ©paratismes sources dâinjustice sur terre.
En quoi lâislam permet-il de rĂ©former et de dĂ©passer les erreurs qui se sont incrustĂ©es dans les diffĂ©rents humanismes ?
Lâhumanisme de lâislam
- Lâhomme est responsable de tout ce qui se passe dans le cosmos
Le TawhĂźd affirme que lâhomme a Ă©tĂ© créé de la meilleure des maniĂšres afin de servir Dieu :
« Nous avons certes créé lâhomme dans la forme la plus parfaite » .
Coran 95 : 4
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« Celui qui a rendu beau tout ce quâIl a créé et qui a commencĂ© la crĂ©ation de lâhomme Ă partir de lâargile. Il a ensuite produit sa descendance Ă partir dâun vil liquide. Puis Il lâa formĂ© harmonieusement et Il a insufflĂ© en lui de Son Esprit. Et Il a fait pour vous lâouĂŻe, la vue et le cĆur. Comme vous ĂȘtes peu reconnaissants ! » .
Coran 32 : 7-9
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RĂ©aliser la volontĂ© de Dieu sur terre est donc la raison dâĂȘtre de lâhomme. Dieu a offert Ă lâhomme le dĂ©pĂŽt â al-amĂąnah â de la libertĂ© et de la capacitĂ© (la raison, le cĆur, les sensâŠ) Ă faire le bien comme le mal. Aucune autre crĂ©ature dans le cosmos ne jouit de ce dĂ©pĂŽt et de la valeur que Dieu a donnĂ©e Ă lâhomme.
« En vĂ©ritĂ©, Nous avons proposĂ© aux cieux, Ă la terre et aux montagnes al-amĂąnah (le dĂ©pĂŽt de la libertĂ© et de la responsabilitĂ© de faire le bien et le mal). Mais tous ont refusĂ© dâen assumer la responsabilitĂ© et ils en ont eu peur, alors que lâhomme sâen est chargĂ©, par injustice et par ignorance » .
Coran 33 : 72
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Dans lâunivers, la volontĂ© de Dieu se rĂ©alise sous la forme de lois naturelles. Lâunivers â par exemple, le soleil, la mer, lâanimal⊠â, nâagit pas de façon morale. Car pour quâune action soit morale, il faut quâelle soit faite librement ; il faut pouvoir faire le bien et le mal. Or lâunivers ne fait que rĂ©aliser la volontĂ© de Dieu, sans avoir la libertĂ© dâagir autrement.
Dans le monde des hommes, la volontĂ© de Dieu se rĂ©alise sous la forme dâune loi morale universelle Ă laquelle chacun est invitĂ©, et que chacun a la possibilitĂ© dâaccepter ou de refuser, en toute libertĂ©. La volontĂ© de Dieu est la meilleure loi morale que lâhomme puisse suivre dans sa vie. Mais il a le pouvoir de la transgresser en suivant la loi chaotique de ses passions individuelles, des passions collectives, du conformisme aveugle Ă la tradition, Ă sa communautĂ© ou Ă ses chefs religieux et politiquesâŠ
Lâhomme, une fois quâil passe de la Maison du Paradis Ă la Maison de la vie sur Terre, devient le KhalĂźfah de Dieu, son vice-gĂ©rant sur Terre.
« Lorsque ton Seigneur a annoncĂ© aux Anges : ââJe vais mettre sur la terre un KhalĂźfah (successeur, vice-gĂ©rant).ââ Ils ont dit : ââVas-Tu y mettre un ĂȘtre qui y rĂ©pandra la corruption et le sang, alors que nous Te glorifions et cĂ©lĂ©brons Tes Louanges ?ââ Il leur a rĂ©pondu : ââEn vĂ©ritĂ©, Je sais ce que vous ne savez pas !ââ » .
Coran 2 : 30
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A ce titre, il est appelĂ© Ă exercer sa responsabilitĂ© (al-taklĂźf) envers Dieu, envers lâhumanitĂ© et envers lâunivers tout entier. Sa responsabilitĂ© ne doit pas ĂȘtre corrompue par lâĂ©goĂŻsme individuelle et collectif. Sa responsabilitĂ© ne doit pas sâarrĂȘter Ă servir les intĂ©rĂȘts de sa personne, de sa famille ou de sa communautĂ© religieuse et politique. Sa responsabilitĂ© lâengage envers toutes les crĂ©atures vivant dans le cosmos que Dieu lui a confiĂ©, dont il peut jouir librement et en toute innocence, Ă condition de faire le bien et de rĂ©sister Ă lâinjustice.
Certains, au nom de « la religion », sâimaginent remplir leur engagement envers Dieu tout en se dĂ©sengageant totalement vis-Ă -vis des hommes. Par exemple, ils croient pouvoir « se marier devant Dieu (dans leur cĆur ou de façon clandestine, en petit comitĂ©), sans sâengager devant les hommes (devant la famille Ă©largie, devant le voisinage et devant la loiâŠ) ». Or cette façon de penser est une erreur que certains musulmans, influencĂ©s par la culture individualiste, confondent avec lâislam.
Dâautres, au nom de « lâĂ©cologie », sâimaginent remplir leur engagement envers la nature et les animaux tout en se dĂ©sengageant totalement vis-Ă -vis des hommes. Par exemple, ils sont passionnĂ©s par la cause de lâanimal et sont indiffĂ©rents face Ă lâinjustice subies par les personnes dominĂ©es.
La responsabilitĂ© cosmique se distingue de la responsabilitĂ© individualiste, communautariste et nationaliste. Car elle ne confond pas les intĂ©rĂȘts individuels et collectifs avec le Bien commun universel. La responsabilitĂ© cosmique se distingue Ă©galement dâune vision rĂ©ductrice qui limite la responsabilitĂ© Ă des devoirs uniquement envers Dieu, uniquement ou principalement envers la nature et lâanimal⊠Comme la vĂ©ritĂ© et lâerreur, le bien et le mal peuvent ĂȘtre partout â dans sa façon de voir et dâĂȘtre avec Dieu, avec les hommes et avec la nature â alors chacun est invitĂ© Ă rĂ©aliser le Vrai, le Bien commun et le Juste dans toutes les choses de la vie.
Au regard de Dieu, la personne qui sâengage Ă concrĂ©tiser cette morale cosmique a plus de valeur que celle qui limite son action Ă une morale individualiste, communautaire ou nationaliste. Celle qui sâengage envers Dieu, lâhomme et la nature a plus de valeur que celle qui sâengage au service de lâune de ces causes, tout en nĂ©gligeant les autres.
En acceptant cette responsabilitĂ© morale cosmique, lâhomme a plus de valeur que lâensemble de la crĂ©ation, y compris les anges qui sont pourtant parfaits et qui ne font quâobĂ©ir fidĂšlement Ă la volontĂ© de Dieu. Lâhomme est plus grand que lâange mais Dieu est plus grand que toute la crĂ©ation.
- Lâhomme est invitĂ© Ă vivre selon le principe dâUnicitĂ© de Dieu, dâunitĂ© du monde, donc dâunitĂ© de la vie et dâunitĂ© de la famille humaine
Ainsi, lâislam est un humanisme, le seul humanisme Ă offrir une vision universelle de lâhomme, aussi positive et optimiste, tout en reconnaissant les limites de ce dernier, sa capacitĂ© Ă faire le mal autant que le bien.
Lâislam est le seul humanisme qui remet chacun Ă sa juste place : AllĂąhu akbar, Dieu est le plus grand car Il est le seul CrĂ©ateur, le Centre de tout. Lâhomme est une crĂ©ature de Dieu dont la valeur est supĂ©rieure aux autres crĂ©atures, en raison du dĂ©pĂŽt de la libertĂ© et de la responsabilitĂ©, en raison des capacitĂ©s et des talents que Dieu lui a confiĂ©s. La nature a une valeur Ă©gale Ă lâhomme en tant que crĂ©ature de Dieu. Mais elle a une valeur moindre car elle nâagit pas librement mais seulement selon la volontĂ© de Dieu imprimĂ©e en elle sous la forme de lois universelles.
En effet, la vision humaniste de lâislam ne consiste pas Ă faire lâerreur de diviniser lâhomme et dâen faire le centre du monde. Elle ne consiste pas non plus Ă diviniser la nature et dâen faire la seule envers qui nous avons des devoirs. Elle ne consiste pas non plus Ă fausser lâimage de Dieu et de la religion en croyant que lâon peut servir Dieu en desservant lâhomme et la nature. Ainsi :
â Seul lâhumanisme du tawhĂźd est authentique. Lui seul respecte lâhomme en tant que crĂ©ature, sans le diviniser ni le dĂ©valoriser. Lui seul dĂ©finit la valeur de lâhomme en termes de vertus, et commence son Ă©valuation par une note positive : dĂšs leur naissance, Dieu a donnĂ© Ă tous les hommes les capacitĂ©s nĂ©cessaires pour les prĂ©parer Ă leur noble tĂąche. Lui seul dĂ©finit les vertus et les idĂ©aux de la vie humaine en fonction du contenu mĂȘme de la vie naturelle, au lieu de le nier. Ainsi lâhumanisme du tawhĂźd affirme Ă la fois la valeur de la vie et celle de la morale.â 2
En islam, lâĂ©thique est insĂ©parable de la religion : elle se base entiĂšrement sur elle. Dâailleurs, la sĂ©paration entre les catĂ©gories « Ă©thique » et « religion » est artificielle et arbitraire. En rĂ©alitĂ©, la religion â câest-Ă -dire ses deux sources fiables : le Coran et la Sunnah authentique â, est la source mĂȘme de lâĂ©thique. La religion contient lâĂ©thique comme une graine qui contient dĂ©jĂ tous les dĂ©veloppements de la fleur. Cela veut dire que la rĂ©flexion sur lâĂ©thique doit continuer Ă se dĂ©velopper de siĂšcles en siĂšcles, sur la base dâune religion ou dâune sagesse toujours actuelle.
La sagesse quâenseigne le Coran ne connaĂźt pas les couples dâopposĂ©s tels que « Ă©thique-religieux », « politique-religion », « Eglise-Etat », « religieux-sĂ©culier », « sacrĂ©-profane ». La langue arabe du Coran nâa aucun mot dans son vocabulaire pour dire « profane » et « sĂ©culier ». Car la vie nâa rien de « profane » : câest un don de Dieu et un dĂ©pĂŽt quâIl a confiĂ© Ă lâĂȘtre humain. Car tout ce qui se passe dans la vie est lâoccasion de rĂ©aliser la volontĂ© de Dieu, câest-Ă -dire la sagesse.
AdhĂ©rer au TawhĂźd, câest reconnaĂźtre la rĂ©alitĂ© : Dieu est Un. En tant que principe Ă©pistĂ©mologique, le TawhĂźd implique lâunitĂ© de la vĂ©ritĂ© que lâon peut dĂ©couvrir Ă travers lâĂ©tude de la rĂ©vĂ©lation et de la crĂ©ation.
En tant que principe moral, le TawhĂźd implique lâunitĂ© de la famille humaine : on ne peut pas dĂ©fendre le bien des uns en violant le bien des autres. Le bien ne se confond pas et ne se limite pas Ă son groupe, sa communautĂ©, sa nation, sa gĂ©nĂ©ration ou son Ă©poqueâŠ
Il implique Ă©galement lâunitĂ© de la personne : lâunitĂ© de ce que ce qui anime le cĆur (intentions, idĂ©es, projetsâŠ), de ce quâexprime la langue (discours privĂ© ou public, expression culturelleâŠ) et de ce que fait sa main (comportements, actions individuelles et collectivesâŠ). Autrement dit, lorsquâune personne est animĂ©e dâune idĂ©e et dâune valeur, celles-ci entrent dans son cĆur puis se dĂ©veloppent naturellement dans sa façon de penser, de parler, dâagir et de vivre.
On peut mĂȘme affirmer que ceci est une vĂ©ritĂ© gĂ©nĂ©rale : toute vision du monde a une dimension intĂ©rieure et extĂ©rieure, privĂ©e et publique, spirituelle et pratique, religieuse et politique.
Dâailleurs, on dit souvent quâil nây a pas dâamour mais quâil nây a que des preuves concrĂštes dâamour, en ce sens que si lâamour habite vraiment le cĆur dâune personne, alors il ne peut que se manifester Ă travers des mots et des gestes dâamour, Ă travers une façon dâagir⊠Cette idĂ©e commune signifie une vĂ©ritĂ© trĂšs juste : ma bonne intention, mon bon sentiment, ma bonne valeur ou idĂ©e ne peut pas ĂȘtre uniquement thĂ©orique, confinĂ©e à « moi » ou Ă ma vie intĂ©rieure et privĂ©e. Elle nâa de sens que si elle se manifeste dans une action claire et publique. Cette vĂ©ritĂ© se retrouve dans la position des grands intellectuels français qui ont reliĂ© leur pensĂ©e et leurs valeurs personnelles Ă lâaction collective et publique. Ainsi, par exemple, Bernanos sâengage pendant la guerre dâEspagne, et il prend position contre Franco aprĂšs lâinjustice quâil a vue Ă Majorque. De mĂȘme, Camus et Sartre ont cherchĂ© Ă agir publiquement Ă la lumiĂšre de leur pensĂ©e personnelle. De mĂȘme, Foucauld Ă©crit Surveiller et Punir et crĂ©e le « Groupe dâIntervention sur les Prisons ». Le lien entre pensĂ©e et action, entre valeurs personnelles et engagement public est le signe dâune volontĂ© de cohĂ©rence et dâunitĂ©.
Ainsi, aucune valeur ou idĂ©e, aucune vision du monde ne peut exister dans le cĆur dâune personne ou dans sa vie privĂ©e, sans se dĂ©velopper et sâexprimer dans sa vie collective et publique.
Ătre animĂ© du TawhĂźd comme vision du monde, câest vivre sa vie publique et privĂ©e, et mĂȘme secrĂšte, sous le regard de Celui qui voit tout. Câest faire lâeffort de vivre selon la volontĂ© de Dieu dans toutes les situations quotidiennes, Ă lâintĂ©rieur et Ă lâextĂ©rieur, dans la forme et dans le fond, dans sa façon dâĂȘtre et dâagir, dans ses intentions, dans ses idĂ©es et dans ses engagements sociaux⊠Cette vision offre une grande source de motivation et de discipline personnelle.
Ainsi, lâunitĂ© de Dieu, lâunitĂ© de la vĂ©ritĂ© et lâunitĂ© de la personne sont des vĂ©ritĂ©s insĂ©parables. Par nature, lâhomme est capable de reconnaĂźtre la rĂ©alitĂ© et lâunitĂ© de Dieu. Depuis le premier homme â Adam â, jusquâĂ ses descendants, la rĂ©alitĂ© et lâunitĂ© de Dieu est connue.
ReconnaĂźtre la rĂ©alitĂ© et lâunitĂ© de Dieu, câest avoir al-ĂźmĂąn, câest avoir la conviction et la certitude :
â Avoir conscience de cette unitĂ©, câest ce que lâislam appelle lâexpĂ©rience religieuse, al-ĂźmĂąn, câest-Ă -dire la conviction ou la certitude. Ce nâest pas ââun acte de foiââ ou une ââdĂ©cisionââ que lâhomme prend quand la preuve nâest pas concluante. Cela ne dĂ©pend pas non plus de soi ou de son apprĂ©ciation personnelle par rapport Ă un cas oĂč il nây a rien dâĂ©vident et de certain : ce nâest pas un pari Ă la Pascal ! Câest une certitude qui est si convaincante par sa propre Ă©vidence et sa rĂ©alitĂ© que lâhomme doit lâadmettre comme il admet la conclusion logique dâun thĂ©orĂšme gĂ©omĂ©trique.
Selon lâislam, la perception de lâunitĂ© divine arrive Ă lâhomme de la mĂȘme maniĂšre que la prĂ©sence dâune ââdonnĂ©e dureââ entre dans la conscience. Sa ââvĂ©ritĂ©ââ est aussi rationnelle, dĂ©terminante et inĂ©vitable. LâunitĂ© de Dieu signifie que Dieu seul est Dieu ; quâil nây a rien, absolument rien dans la crĂ©ation qui Lui ressemble, et que donc absolument rien ne peut Lui ĂȘtre associĂ©. Il est le CrĂ©ateur de tout ce qui existe, le Seigneur et MaĂźtre, Celui qui soutient et qui donne, Celui qui juge et qui exĂ©cute le jugement. Sa volontĂ© est la loi de la nature et la norme pour la conduite humaine. Sa volontĂ© est le bien suprĂȘme.
Cette conscience de lâhomme est un enchantement Ă la fois pour lui et pour le monde qui lâentoure. Elle est possessive, son objet Ă©tant Ă la fois impressionnant et attirant. Ătre habitĂ© par cette conscience, câest vivre sa vie tout entiĂšre, jusquâau secret le plus personnel, sous le regard de Dieu qui voit tout, sous les normes de Sa volontĂ© divine qui concerne toutes les choses de la vie, et sous lâombre dâun jugement imminent qui sera rendu selon une Ă©chelle de justice absolue. Il ne peut y avoir dâautodiscipline plus parfaite et dâauto-motivation plus efficace. â 3
â En bref, telle est lâessence de la sharĂźâah, de la culture et de la civilisation. Les musulmans lâont appelĂ© al-tawhĂźd, qui veut dire les trois unitĂ©s que sont lâunitĂ© de Dieu, de la vĂ©ritĂ© et de la vie. Câest le fondement de leur reprĂ©sentation de la rĂ©alitĂ©, de leur façon commune de penser, dâagir et dâespĂ©rer. Câest seulement Ă la lumiĂšre du tawhĂźd que la question ââQuâest-ce que lâhomme doit faire ?ââ peut trouver sa rĂ©ponse â. 4
En conclusion, lâinjustice se trouve dans la vision des choses avant mĂȘme quâelle ne manifeste comme une rĂ©alitĂ© dans les choses. Lâhumanisme en tant que vision de lâhomme et de sa valeur, peut ĂȘtre une source dâinjustice contre « les autres », les « diffĂ©rents » ou les « infĂ©rieurs » et contre la nature.
Lâislam est un humanisme plus juste car il valorise lâhomme sans le dĂ©valoriser ni le diviniser ; car il et le responsabilise vis-Ă -vis de Dieu et de Sa crĂ©ation sans lui prĂȘter un pouvoir absolu ni en faire le jouet impuissant du « destin » ; car il valorise la raison sans la mĂ©priser ni la rendre infaillible, et sans la sĂ©parer du sens de lâĂ©thique ; car il valorise la nature comme une crĂ©ature de Dieu, sans la mĂ©priser et sans la diviniser ; car la seule diffĂ©rence quâil reconnaĂźt comme lĂ©gitime et quâil valorise entre les gens, câest lâeffort que chacun peut faire pour dĂ©velopper une connaissance plus juste du monde, pour sâamĂ©liorer soi-mĂȘme et rendre son monde meilleur.
Notes
- Radhakrishnan, Indian Philosophy, p. 443.
- Al-FĂąrĂ»qĂź, IsmĂąâĂŻl RĂąjĂź (1982), Al-TawhĂźd. Its implications for Thought and Life. International Institute of Islamic Thought, Virginia, USA, p.64.
- Al-FĂąrĂ»qĂź, IsmĂąâĂŻl RĂąjĂź (1982), Al-TawhĂźd. Its implications for Thought and Life. International Institute of Islamic Thought, Virginia, USA, p.64-65.
- Al-FĂąrĂ»qĂź, IsmĂąâĂŻl RĂąjĂź (1982), Al-TawhĂźd. Its implications for Thought and Life. International Institute of Islamic Thought, Virginia, USA, p.65.



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