L’art de lire un livre avec méthode ?


Ce texte est un extrait du livre de Mohamed Oudihat, L’islam : l’art de lire un livre et de penser avec méthode, éd. Islam actuel, 2022.

Pourquoi lire ?

La façon de lire un livre dépend directement des « idoles » ou des illusions et des finalités qui nous animent dans notre effort de lecture. 

Quelles sont les « idoles » de la lecture ? 

Quelles sont « les idoles » ou les illusions de la lecture ? Autrement dit, quelles sont, aujourd’hui, les façons de lire qui séduisent la plupart, mais qui cachent une contrefaçon du travail de lecture ? 

On a besoin de prendre conscience de ces illusions et de ces contrefaçons se libérer des prisons intellectuelles et mieux tendre vers le sens du discernement et de la sagesse. 

Lire pour se divertir

On peut lire un livre comme on regarde un film ou comme on fait un sport : pour se détendre, se divertir, se faire du bien. En ce sens, la lecture est un moyen de se reposer et de prendre du plaisir. 

Mais lire systématiquement dans ce but, c’est passer à côté de l’océan des livres dont l’intérêt est plus grand que l’atteinte de son bien être : c’est de développer le sens du discernement et de la sagesse.

De plus, lire ainsi, c’est appliquer une approche relativiste et subjective qui consiste à lire pour ne retenir que ce qui me plaît, à réduire le monde à mon monde, le Bien à mon bien-être… Or le monde, la vie et le Bien sont plus grands que moi, que la bulle de mon bien-être et de mes intérêts personnels.

Lire pour affirmer sa différence ou pour être à la mode

On peut lire par exotisme, pour rechercher des lectures exotiques, originales, différentes, pour se distinguer des autres. 

Par ailleurs, on peut lire tout ce que la norme sociale (l’école, la communauté dans laquelle on se reconnaît…) indique comme étant « les choses à lire ». 

Par exemple, dans ses Mémoires, Malek Bennabi raconte comment à Paris, à la première moitié du 20e siècle, Freud et Gandhi étaient à la mode : tous les bourgeois s’y intéressaient, souvent de façon superficielle. 

De nos jours, dans les librairies musulmanes, les livres les plus vendus ne sont pas toujours les livres les plus intéressants, ceux qui permettent de grandir en discernement, de s’améliorer et de contribuer à améliorer son monde. En effet, les livres sur la sorcellerie et les signes de la fin des temps, par exemple, c’est ce qui se vend le plus sur le marché des librairies musulmanes.

Sur le marché des livres des librairies modernes, on retrouve les grandes idoles de la seconde modernité : l’Amour et le Développement personnel.

C’est sans doute vrai à toutes les époques : ce qui est le plus à la mode, ce qui se vend le plus par les marchands – qu’ils soient musulmans ou autres – est souvent le bas de gamme, voire la contrefaçon de la connaissance et de la sagesse.

Lire pour s’adapter à son environnement

On peut lire par intérêt : pour plaire, pour être accepté par les autres, pour être accepté dans une communauté scientifique, pour trouver une place sociale, pour trouver un travail, pour faire plaisir à ceux qui ont du pouvoir, etc. On peut lire pour développer sa crédibilité, son image sociale ou sa compétence dans un domaine particulier. 

Par exemple, beaucoup de coachs en mal de légitimité auprès des musulmans vont développer une culture islamique superficielle et déséquilibrée. À l’inverse, d’autres qui sont formés aux sciences dites « islamiques » vont chercher à s’ajouter une culture du développement personnel, du coaching et de la communication pour être plus dans l’air du temps. 

En lisant pour s’adapter, on devient à l’image d’un caméléon qui excelle dans la capacité à s’adapter aux contraintes de son environnement pour survivre. Mais l’être humain n’est pas là sur terre pour survivre, sans se faire remarquer. Il est là pour vivre selon la vérité du monde ; selon le sens vrai et réel qui inspire toute chose ; selon une finalité qui a encore plus de valeur que la simple survie et l’adaptation. La dignité et la valeur de l’être humain se jouent dans sa capacité non pas seulement à s’adapter pour survivre, mais surtout à vivre selon le Vrai, le Bien et le Juste, c’est-à-dire à vivre selon la volonté de Dieu.

En lisant uniquement pour s’adapter, on devient incapable de penser, de bon sens, de sens pratique, de sens critique, de générosité et de sens du bien commun.

Lire par petits bouts à l’ère de la pollution informationnelle 

Aujourd’hui, on ne supporte plus de lire un article de 12 pages. Trop long. Trop ennuyeux. L’esprit a du mal à rester attentif jusqu’à la fin. On croit qu’on est capable de multiplier les tâches en parallèle. La culture des réseaux sociaux habitue l’esprit à faire beaucoup de choses en même temps, à s’ennuyer très vite s’il n’y a pas « d’action », d’image, de « news » polémiques ou exotiques, innovantes ou excitantes… En s’exposant à la pollution informationnelle ambiante, l’esprit n’arrive plus à approcher un livre sérieux sans s’endormir et démissionner de l’effort.

La pollution informationnelle et les réseaux sociaux nous habituent à lire pas plus de 2-3 lignes de texte, à nous impatienter très vite lorsque « ça ne change pas »… En fait, cette culture informationnelle est l’équivalent de la malbouffe dans la culture alimentaire. Plus on mange mal, plus on a du mal à apprécier la bonne nourriture qui nous semble fade sans les artifices industriels toxiques : le sucre, le ketchup, etc. Il se passe la même chose en amour. Plus on s’expose à l’amour jetable, moins on arrive à se satisfaire de l’amour durable et sain. Il se passe la même chose dans son régime de lecteur.

Ainsi, bien lire n’est pas qu’une technique isolée dans un coin de sa vie : ça fait partie d’un mode de vie global. Mal lire, c’est aussi mal vivre. Mieux lire, c’est aussi apprendre à vivre mieux. 

La lecture distraite – par petits bouts, en s’exposant à tout ce qui s’impose à soi sur les réseaux sociaux – ne permet pas de développer sa culture générale ni sa capacité d’analyse et de pensée critique. Elle n’aide pas à bien s’orienter dans sa vie. Bien au contraire, elle apporte plus de confusion et de sentiment d’impuissance que de discernement et d’envie d’agir. 

Lire à la recherche de « l’authenticité » religieuse perdue

On peut lire sans objectif, si ce n’est d’ « être dans le vrai » ou d’être au contact de quelque chose d’ « authentique ». La quête d’authenticité est d’ailleurs une tendance générale, notamment dans les sociétés modernes. Gilles Lipovetsky analyse même la généralisation d’une « religion de l’authenticité » devenue « pensée magique ». En effet, à partir des années 1970, à la suite de l’effacement de la religion et des grandes idéologies politiques, mais aussi de la mondialisation de la consommation et du divertissement, l’authenticité est devenue un nouvel idéal et une nouvelle norme. Que manger ? Quelque chose d’authentique, c’est-à-dire de naturel, bio, local, sans additif, ancré dans la tradition. Où habiter ? Quelque part d’authentique, c’est-à-dire dans un village typique, avec une architecture ancienne, entouré d’arbres, sans artifice industriel. Comment doit-on vivre ? De façon authentique, c’est-à-dire se réaliser, devenir soi-même, en se débarrassant des pensées limitantes et étrangères qui nous viennent de l’éducation, de la culture et de la religion. Et que doit-on chercher à connaître et à lire ? Des connaissances « authentiques » qui sont tout le contraire des connaissances utiles pour s’adapter à l’économie et à l’industrie libérales. 

Sous l’influence de la même tendance moderne, le musulman est aujourd’hui à la recherche d’expériences « authentiques », « religieuses », « spirituelles » déconnectées de la réalité, de la sagesse, de l’utilité et des priorités sociales. Dans le langage musulman moderne, la quête d’authenticité s’exprime comme une quête de connaissance « traditionnelle ». 

En effet, par exemple, pourquoi apprendre « le fiqh (ou le droit) de la zakah en nature et en animaux » ? Pour un étudiant spécialisé en histoire du droit ou de la fiscalité, cette connaissance peut être utile. Mais quel est l’intérêt pratique de l’enseigner au musulman ordinaire qui ne dispose ni d’une terre agricole ni de bétail ? À travers cette connaissance, quelles qualités ou capacités veut-on développer chez l’étudiant ? Est-ce un moyen efficace d’apprendre la langue arabe, de comprendre le Coran ou d’appliquer l’obligation de la zakah… ? Rien de tout cela. Ce qui motive et justifie l’apprentissage de cette connaissance relève d’une forme de nostalgie et de recherche magique d’authenticité : 

C’est une science traditionnelle. Sur le plan spirituel, il y a quelque chose d’inexplicable, qui dépasse la raison, dans le fait d’apprendre une science transmise par différentes générations de savants et de saints.1

La formule « science traditionnelle » ou encore « science religieuse » fonctionne elle-même comme un mot magique qu’il n’est pas permis de questionner. Les musulmans français pourraient produire des études sur l’histoire des sciences dans la civilisation islamique ; sur la comparaison des typologies de sciences encouragées et classées comme étant « islamiques » ; sur les raisons qui ont encouragé à créer, à développer et à enseigner telle ou telle science. Et à partir de ces études, ils pourraient sélectionner les connaissances encore utiles aujourd’hui. Bizarrement, parmi toutes les sciences traditionnelles, pourquoi en a-t-on retenu telle ou telle et pourquoi a-t-on délaissé aujourd’hui la variété des sciences que l’on retrouve décrites par exemple dans le livre La revivification des sciences de la religion de Ghazâlî, ou encore dans le livre Le recensement des sciences de Farâbî ?2

C’est précisément ce conformisme magique que le Coran interpelle pour réveiller en chacun le bon sens commun :


« Et quand on leur dit : “Suivez ce que Dieu a fait descendre”, ils disent : “Non, mais nous suivrons les coutumes de nos ancêtres” – Quoi !? Et si leurs ancêtres n’avaient pas réfléchi et s’ils n’avaient pas été dans la bonne direction ? ».
Coran 2 : 170
وَإِذَا قِيلَ لَهُمُ اتَّبِعُوا مَا أَنزَلَ اللَّهُ قَالُوا بَلْ نَتَّبِعُ مَا أَلْفَيْنَا عَلَيْهِ آبَاءَنَا ۗ أَوَلَوْ كَانَ آبَاؤُهُمْ لَا يَعْقِلُونَ شَيْئًا وَلَا يَهْتَدُونَ

Ainsi, la question qui doit nous animer est : ce qui fait « authentique », « traditionnel », ou « moderne », est-il pour autant islamique, c’est-à-dire vrai, juste, porteur de bien plus que de mal et utile pour le bien commun ?

Il y a dans le traditionalisme et le modernisme deux formes de recherche d’authenticité, de pensée magique et de conformisme aveugle, au passé et au présent. Le Coran vient rappeler l’obligation d’exercer son jugement critique et sa responsabilité pour réévaluer, à chaque époque, les choix collectifs et individuels.

Par conséquent, on doit exercer son jugement critique et sa responsabilité dans les choix des savoirs à cultiver dans les universités modernes, dans les instituts islamiques et dans sa formation personnelle. Aujourd’hui, on a un besoin vital de renouveler la nature des connaissances à cultiver en réponse à la grande question que l’on doit se poser : quels sont les savoirs que je dois développer pour assurer ma vocation de Khalîfah, de vice-gérant de Dieu sur terre ? Autrement dit, quels sont les savoirs que nous devons développer pour comprendre et améliorer notre personne et le monde qui nous entoure ? À l’inverse, quelles sont les connaissances inutiles ou secondaires qui nous détournent des connaissances prioritaires et essentielles ?

En tant qu’étudiant, lire dans quel objectif ?

Lire pour explorer ce qui est essentiel

La lecture exploratoire consiste à lire de façon sélective, rapide et fragmentaire pour se faire une idée sur un texte. Dans quels cas est-elle utile ?

La lecture exploratoire est très utile comme façon de lire à côté du travail de lecture comme expérience globale et approfondie. Elle permet de survoler un livre pour s’en faire une idée générale, pour savoir si certains chapitres ou si la totalité du livre mérite d’être lue de façon plus approfondie. Elle permet également de survoler un livre pour rechercher quelque chose de précis : des réponses à un questionnement de recherche ou personnel… 

Par exemple, on peut rechercher dans les différents livres de Malek Bennabi tout ce qu’il a pu proposer comme réflexion sur la famille. Sur ce sujet, sa réflexion est dispersée sous la forme de quelques chapitres ou extraits dans tel ou tel livre. La lecture exploratoire permet de feuilleter ses textes et de s’arrêter surtout là où il est question de famille. Elle permet de lire vite, de survoler, puis de ralentir pour approfondir lorsqu’on tombe sur le sujet qui nous intéresse particulièrement.

Elle permet de se faire une idée sur les textes qui ont été publiés sur un domaine ou un thème donné. 

Par exemple, si on s’intéresse à la philosophie islamique de l’éducation, on va faire une lecture thématique du Coran, de la Sunnah authentique et explorer ce qui a pu être publié par différents savants et intellectuels. 

Voici quelques conseils pratiques pour mener une lecture exploratoire :

  • Lire le sommaire, l’introduction et la conclusion ;
  • Ouvrir un chapitre qui paraît intéressant. Faire une lecture partielle ciblée ;
  • Feuilleter le livre, survoler les pages, accélérer et s’arrêter par endroits ;
  • Savoir lire vite et lire lentement le même texte, selon le niveau de complexité et selon l’intérêt qu’on lui trouve.

Pour explorer un sujet ou un auteur, on peut aussi passer par un résumé pour s’en faire une idée générale, soit parce qu’on a choisi de ne pas l’approfondir, soit au contraire, pour vérifier l’intérêt de l’approfondir. Mais pour être capable de se faire rapidement une idée d’un livre sans le lire, cela nécessite un prérequis : avoir des connaissances préalables sur le thème que l’on souhaite explorer. En effet, on ne peut pas vérifier l’intérêt d’un texte si on n’a pas un minimum de culture générale sur le sujet concerné. 

Lire pour ses études et trouver sa place dans le monde

En tant qu’étudiant, on a besoin de lire pour :

  • maîtriser les concepts, théories, auteurs, méthodes de sa discipline ; 
  • développer une culture pluridisciplinaire ; 
  • développer un regard universel, critique ou islamique sur sa discipline et sur le monde ;
  • se projeter dans le monde professionnel et dans son engagement au service de la société.

On peut lire le même livre, mais en tirer peu de choses. Par contre, lire avec une question, un thème directeur, un objectif, cela permet de focaliser son attention et de produire de la connaissance. 

Par exemple, comme je me focalise sur le thème de la famille, en lisant Mémoires d’un témoin du siècle de Malek Bennabi3, je vais découvrir des choses sur la famille en islam, même si ce n’est pas un thème qui apparaît en tant que tel dans le livre. Je vais découvrir la tradition qui consiste, pour les familles aisées, à prêter la robe de mariée aux familles plus modestes. Je vais découvrir les rituels, les rendez-vous réguliers qui permettent de rassembler la famille élargie. Je vais découvrir comment la famille élargie, avec plusieurs générations, contribue à éduquer à l’amour du Bien…

C’est pourquoi il est important de définir ses 3 questions ou thèmes directeurs personnels pour sélectionner ses lectures. Une question, un thème ou un objectif de lecture est à l’image d’une canne à pêche. Pas de pêche sans canne à pêche. De même, pas de découverte sans questions. La question est une sorte de canne qui permet de « pêcher » des expériences, des connaissances et des informations.

 On peut lire pour synthétiser des « briques » d’une pensée en construction au fil des ans, pour préparer un projet d’écriture plus vaste. Beaucoup s’imaginent qu’un jour, ils vont écrire quelque chose, à partir d’une page blanche. Or, en réalité, ce sont les lectures bien faites, c’est-à-dire les lectures accompagnées d’un travail de synthèse, d’analyse, de transmission et de mise en pratique qui développent la capacité à écrire quelque chose d’utile voire d’essentiel pour les autres.

On peut lire en se mettant dans la peau d’un futur acteur social, artiste, intellectuel, dirigeant, parent qui a la responsabilité de servir. En se mettant dans cette posture, on soulève des questions et on trouve des réponses que l’on ne trouverait jamais en restant dans la peau d’un étudiant. Son travail de lecture se met alors au service d’un projet plus vaste de compréhension ou de transformation du monde, sur un thème donné.

En ce sens, lire permet de se préparer à participer au ‘Umrân, c’est-à-dire à la construction d’une civilisation universelle joyeuse et juste. Lire permet de projeter dans la vie des intentions, des idées, des projets et des actions animés du désir de plaire à Dieu, donc de réaliser sa volonté, donc de réaliser la sagesse dans toutes les situations de la vie réelle. On a besoin de lire pour connaître son monde actuel, ce qui change et ce qui est permanent, les marges de liberté d’action, les problèmes à résoudre, les bonnes pratiques et les erreurs collectives, les crises à affronter, les défis à relever, les priorités sur lesquelles se concentrer… On a besoin de lire pour savoir la place et le rôle que je peux prendre dans le monde pour contribuer à le rendre meilleur. 

Lire, c’est donc un long travail de préparation avant de pouvoir produire. En effet, lire prépare lentement à produire une vision, un projet, une action individuelle et collective.

Pour que la lecture soit une expérience globale, à la fois intellectuelle, morale, spirituelle et pratique, on doit la faire selon une certaine disposition intérieure.

Lire, c’est comme faire une longue marche. Sur le chemin, tout n’est pas lisse : il peut y avoir des montées, des descentes, des trous, des obstacles, des dangers et de beaux paysages.

Lire, c’est souvent faire l’expérience de la difficulté, de quelque chose qui dépasse ce qui nous intéresse, qui dépasse nos questions personnelles, qui dépasse ce qu’on se croit être capable de comprendre. On doit accepter de passer par l’expérience de la difficulté pour se dépasser, élargir sa curiosité et sa capacité à comprendre.

La lecture approfondie et ciblée, la lecture comme expérience globale de transformation personnelle et sociale, c’est cette façon de lire que nous allons explorer dans ce livre.

Notes

  1. Cf. Lipovetsky, Gilles (2021), Le sacre de l’authenticité, Gallimard.
  2. Pour approfondir les différents types de connaissances valorisées par l’islam et par la civilisation islamique, voir l’excellent livre de Bakar, Osman (2000), The Classification of Knowledge in Islam, Suhail Academy.
  3. Cf. Bennabi, Malek (2006), Mémoire d’un témoin du siècle, Samar éditions.

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