BanniĂšre Islam Actuel

Malek Bennabi, islam et savoir

Malek Bennabi, islam et savoir

Introduction : L’actualitĂ© de Malek Bennabi

En ce dĂ©but du XXIe siĂšcle, alors que l’intelligence artificielle bouleverse nos sociĂ©tĂ©s, que la crise climatique menace notre survie collective, et que les inĂ©galitĂ©s mondiales se creusent malgrĂ© les progrĂšs technologiques, la pensĂ©e de Malek Bennabi rĂ©sonne avec une actualitĂ© saisissante. Cet intellectuel musulman du XXe siĂšcle, figure majeure du « nouveau discours islamique », a posĂ© il y a plus de soixante ans des questions qui demeurent au cƓur de nos prĂ©occupations contemporaines.

Comment valoriser la science et la technologie sans tomber dans un scientisme rĂ©ducteur qui dĂ©shumanise ? Comment critiquer les dĂ©rives de la modernitĂ© sans verser dans l’obscurantisme ? Comment les sociĂ©tĂ©s post-coloniales peuvent-elles s’approprier les savoirs modernes sans perdre leur Ăąme ? Ces interrogations, Bennabi les a explorĂ©es avec une profondeur remarquable dans son Ɠuvre, notamment dans L’islam et le savoir. [1]

Aujourd’hui, face Ă  une humanitĂ© technologiquement surpuissante mais moralement dĂ©sorientĂ©e, la vision de Bennabi offre des clĂ©s de lecture essentielles. Il nous invite Ă  retrouver la finalitĂ© Ă©thique de la connaissance, Ă  adopter une dĂ©marche critique de synthĂšse crĂ©ative des savoirs, et Ă  replacer l’humain au centre de nos prĂ©occupations civilisationnelles.

1. Quelle finalité pour la science ? Du sens à la crise

L’idĂ©e religieuse comme fondement civilisationnel

Pour Bennabi, toute civilisation naĂźt d’une « idĂ©e religieuse » qui confĂšre Ă  une communautĂ© sa comprĂ©hension du monde, sa raison d’ĂȘtre, et oriente le dĂ©veloppement de ses connaissances. Cette idĂ©e ne se limite pas au religieux au sens restreint : elle dĂ©signe toute force mobilisatrice qui donne un sens collectif Ă  l’existence, qu’il s’agisse du christianisme, de l’islam, ou mĂȘme d’idĂ©ologies sĂ©culiĂšres comme le communisme ou le libĂ©ralisme.

L’idĂ©e religieuse remplit trois fonctions essentielles :

  • La tension : c’est la force motrice, l’élan vital, l’énergie qui pousse Ă  agir
  • L’orientation : c’est la direction, le sens, l’idĂ©al vers lequel cette Ă©nergie se tourne
  • L’intĂ©gration : elle permet de sĂ©lectionner, adapter et harmoniser les Ă©lĂ©ments culturels

Cette vision Ă©claire les crises contemporaines : une civilisation qui perd son « principe du sens » sombre dans le nihilisme, le relativisme et l’incohĂ©rence.

La science occidentale : du christianisme au matérialisme

Bennabi retrace l’évolution de la vision scientifique occidentale. La civilisation europĂ©enne, nĂ©e de l’idĂ©e chrĂ©tienne, a d’abord imposĂ© des limites thĂ©ologiques Ă  la science (l’épisode de GalilĂ©e en tĂ©moigne). Puis, avec les LumiĂšres et la rĂ©volution industrielle, une nouvelle « idĂ©e religieuse matĂ©rialiste » a transformĂ© l’ñme de l’Occident.

Cette vision matĂ©rialiste Ă©tudie le monde uniquement comme matiĂšre et Ă©nergie, sans Cause premiĂšre ni finalitĂ© transcendante. Elle a justifiĂ© les conquĂȘtes coloniales au nom d’une « mission civilisatrice » et fait des « besoins humains » le moteur principal de l’histoire.

Bennabi conteste cette vision réductrice : le besoin seul ne suffit jamais à causer le changement.

« En AlgĂ©rie, des siĂšcles de dĂ©cadence n’ont pas suffi Ă  inventer le simple manche Ă  balai, malgrĂ© le besoin pressant. Le besoin ne devient un acte d’histoire que lorsqu’il est spiritualisĂ© par une conscience qui le transforme en impĂ©ratif moral, en devoir. »

Depuis les annĂ©es 1960, cette vision matĂ©rialiste s’essouffle. L’échec de l’Occident Ă  fournir de nouvelles justifications existentielles a ouvert la voie Ă  une crise mĂ©taphysique profonde, au relativisme postmoderne et Ă  la montĂ©e des populismes.

La vision coranique : une science éthique et universelle

L’idĂ©e coranique, selon Bennabi, a créé un « climat moral et intellectuel » propice Ă  la quĂȘte de vĂ©ritĂ© et Ă  la transformation du monde. Le premier verset rĂ©vĂ©lĂ© – « Lis ! » (Iqra’) – a Ă©tĂ© compris comme l’ordre de dĂ©couvrir les signes (āyāt) de Dieu dans le Livre rĂ©vĂ©lĂ© et dans l’univers créé.

« Lis ! Au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l’ĂȘtre humain d’une adhĂ©rence. Lis ! La bontĂ© de ton Seigneur est infinie ! C’est lui qui a enseignĂ© par la plume, qui a enseignĂ© Ă  l’ĂȘtre humain ce qu’il ne savait pas. » (Coran 96:1-5)

Cette vision coranique de la science se caractérise par trois dimensions fondamentales :

  • Éthique : la connaissance vise le Bien (al-maáčŁlaáž„ah), pas seulement l’efficacitĂ© technique
  • Critique et autocritique : elle Ă©value constamment les savoirs en fonction de leur vĂ©ritĂ© et de leur impact positif
  • Pratique : elle recherche l’utilitĂ© sociale et le bien-ĂȘtre commun, transformant la rĂ©alitĂ© pour plus de justice

Bennabi insiste sur la rĂ©intĂ©gration de la notion de finalitĂ© (cause finale) dans la pensĂ©e scientifique. Sans finalitĂ©, les faits n’ont plus de sens. Le Coran permet d’aller au-delĂ  de l’analyse simpliste des causes et des effets, offrant une vision universelle qui fonde et oriente la connaissance.

Le rĂŽle civilisationnel face Ă  la crise mondiale

Cette analyse de Bennabi résonne avec les défis contemporains.

Le monde d’aujourd’hui souffre d’une crise qui n’est pas technique mais Ă©thique et spirituelle. Nous avons une intelligence artificielle capable de performances stupĂ©fiantes, mais incapable de discerner le bien du mal. Nous produisons en surabondance, tout en crĂ©ant chĂŽmage et misĂšre. Nous maĂźtrisons l’atome, mais avec une conscience mĂ©diĂ©vale.

« La crise mondiale rĂ©sulte d’une science moderne qui projette l’humanitĂ© dans l’ñge atomique, mais avec une conscience mĂ©diĂ©vale. »

Face Ă  cette crise, Bennabi appelle les musulmans – et plus largement les diffĂ©rents partenaires civilisationnels – Ă  contribuer en se spĂ©cialisant dans les « problĂšmes de l’homme considĂ©rĂ©s sous leurs aspects qualitatifs ». L’avenir de l’humanitĂ© dĂ©pendra moins de la technologie que de la conscience humaine. La civilisation moderne excelle dans la quantitĂ© mais Ă©choue dans la qualitĂ© humaine.

Cette mission est d’une actualitĂ© brĂ»lante Ă  l’ùre de l’intelligence artificielle et du transhumanisme, oĂč se pose avec acuitĂ© la question : quelle place pour l’humain dans un monde gouvernĂ© par l’efficacitĂ© algorithmique ?

2. Les piĂšges du copier-coller : critique de l’imitation stĂ©rile

Du conformisme intellectuel à la stérilisation de la pensée

Bennabi observe que le monde musulman, comme beaucoup de sociĂ©tĂ©s post-coloniales, tend Ă  vouloir se moderniser en accumulant des « produits de civilisation » plutĂŽt qu’en construisant une vĂ©ritable civilisation. Cette approche transforme la renaissance en un simple « entassement de matĂ©riaux » sans cohĂ©rence.

Le danger du conformisme intellectuel est particuliĂšrement aigu. Bennabi, ayant Ă©tudiĂ© Ă  Paris, analyse comment la capitale française transforme en « modes » les idĂ©es les plus utiles comme les plus mortelles. Au XXe siĂšcle, Paris croyait dans les « idĂ©es-idoles » du ProgrĂšs industriel et de la Mission civilisatrice. Aujourd’hui, nous pourrions ajouter : le nĂ©olibĂ©ralisme, le consumĂ©risme numĂ©rique, ou encore certaines formes de wokisme.

Face Ă  cela, Bennabi prĂŽne le non-conformisme comme acte vital pour se libĂ©rer des « envoĂ»tements » et des « jougs des mots prestigieux ». Il faut dĂ©passer le matĂ©rialisme, ce « monstre boiteux » appuyĂ© sur la sociĂ©tĂ© de consommation et l’athĂ©isme pratique.

Il critique aussi sĂ©vĂšrement le discours apologĂ©tique – cette valorisation excessive des sciences passĂ©es qui fonctionne comme une drogue psychologique pour surmonter l’humiliation, mais empĂȘche l’analyse stratĂ©gique et l’action contemporaine. Se focaliser sur les splendeurs d’hier offre un « oubli passager » des souffrances, mais ne les guĂ©rit pas.

Le syncrĂ©tisme chaotique : quand l’entassement mĂšne Ă  la confusion

L’accumulation d’idĂ©es hĂ©tĂ©rogĂšnes et contradictoires produit ce que Bennabi appelle le syncrĂ©tisme : un « produit mixte d’archaĂŻsmes non dĂ©cantĂ©s et de nouveautĂ©s non filtrĂ©es ». Ce phĂ©nomĂšne est observable partout : dans l’éducation oĂč l’on modernise le mobilier scolaire sans rĂ©former les contenus vieux de six siĂšcles ; dans la langue oĂč l’on substitue des concepts islamiques par des termes occidentaux incohĂ©rents.

Bennabi donne l’exemple d’une piĂšce de théùtre arabe oĂč le concept fondamental de Sharī’ah (ŰŽŰ±ÙŠŰčŰ©, la voie divine) est remplacĂ© par le terme grec qānĆ«n (Ù‚Ű§Ù†ÙˆÙ†, la loi positive). L’emprunt de la technique théùtrale s’accompagne ainsi de l’intĂ©riorisation de concepts philosophiquement incompatibles avec l’islam.

Ces incohĂ©rences engendrent des dissonances – formes d’incohĂ©rence entre les idĂ©es, les pratiques et les styles. Elles peuvent ĂȘtre esthĂ©tiques (le burnous traditionnel Ă  cĂŽtĂ© d’une mĂ©canique ultramoderne) ou morales (un homme en habit traditionnel consommant de l’alcool).

Cette analyse s’applique parfaitement aux sociĂ©tĂ©s contemporaines, oĂč coexistent smartphones et superstitions, intelligence artificielle et pensĂ©e magique, discours Ă©thique et pratiques prĂ©datrices.

L’incompatibilitĂ© contextuelle et l’inefficacitĂ©

Le problĂšme fondamental des connaissances empruntĂ©es rĂ©side dans leur incompatibilitĂ© avec le nouveau contexte. Toute connaissance est enveloppĂ©e par la culture qui l’a produite. Les sciences sociales modernes ont pris forme dans l’expĂ©rience historique occidentale ; leurs concepts en sont imprĂ©gnĂ©s.

Lorsque ces idĂ©es sont transplantĂ©es, elles laissent souvent derriĂšre elles « les antidotes qui tempĂ©raient leur nocivitĂ© dans leur milieu d’origine ». En d’autres termes, certaines idĂ©es nĂ©es en Occident ne posent pas forcĂ©ment problĂšme lĂ -bas parce qu’elles sont Ă©quilibrĂ©es par d’autres principes ou insĂ©rĂ©es dans un cadre culturel cohĂ©rent. Mais transplantĂ©es dans un autre contexte, sans ces Ă©quilibres, elles deviennent toxiques ou autodestructrices. Bennabi illustre :

  • Le principe individualiste occidental (« chacun pour soi et Dieu pour tous ») est contrebalancĂ© par une organisation sociale forte. TransfĂ©rĂ© dans une sociĂ©tĂ© musulmane oĂč manque cette organisation, il devient mortel, remplaçant le principe social islamique : « le chacun pour tous et tous pour chacun ».
  • Le principe darwinien de « sĂ©lection du meilleur » se rĂ©fĂ©rait, Ă  l’origine, Ă  la sĂ©lection naturelle dans un contexte scientifique. Mais quand cette idĂ©e a Ă©tĂ© transposĂ©e au domaine social, elle a servi Ă  justifier la domination des plus forts, la corruption et l’égoĂŻsme. Ainsi, le « meilleur » finit par dĂ©signer le « pire » (l’homme le plus vĂ©reux).

Ces emprunts conduisent Ă  l’inefficacitĂ©. La sociĂ©tĂ© intĂšgre les connaissances dans une pensĂ©e magique, cherchant la « chose unique qui nous sauvera » : l’économie, la littĂ©rature, la science. Il y a substitution naĂŻve de la « chose » Ă  l’« idĂ©e ».

Bennabi illustre par l’exemple d’une Ă©cole dentaire algĂ©rienne oĂč 57 blocs opĂ©ratoires sur 60 sont en panne : l’importation de matĂ©riel coĂ»teux (la chose) s’est substituĂ©e Ă  l’idĂ©e fondamentale de formation scientifique et de maintenance.

Ce diagnostic s’applique aujourd’hui aux pays qui importent massivement des technologies numĂ©riques sans dĂ©velopper les compĂ©tences locales, crĂ©ant une dĂ©pendance permanente.

L’alpha-bĂȘtisme : l’ignorance savante

Bennabi forge un concept saisissant : l’alpha-bĂȘtisme ou l’intellectomanie. Il ne s’agit pas de l’analphabĂ©tisme (ne pas savoir lire), mais de la jāhiliyyah (Ű§Ù„ŰŹŰ§Ù‡Ù„ÙŠŰ©) – l’ignorance savante, l’ignorance sophistiquĂ©e.

L’intellectomane utilise la science comme un signe ostentatoire de « culture » ou un « gagne-pain », sans chercher Ă  produire une vision d’ensemble ni Ă  transformer la rĂ©alitĂ©. Son cerveau accumule des connaissances non pour en faire de la « conscience », mais de la « fausse monnaie intellectuelle ». Il incarne la perte totale de la fonction sociale de la science.

Ce phĂ©nomĂšne est omniprĂ©sent dans nos sociĂ©tĂ©s contemporaines : influenceurs pseudo-scientifiques, experts mĂ©diatiques dĂ©connectĂ©s du rĂ©el, diplĂŽmĂ©s incapables de rĂ©soudre les problĂšmes concrets. L’alpha-bĂȘtisme rĂšgne dans les universitĂ©s qui produisent des « papiers » sans impact, et sur les rĂ©seaux sociaux oĂč prolifĂšrent les « sachants » sans sagesse.

3. Vers une synthĂšse crĂ©ative : mĂ©thodologie de l’intĂ©gration

L’art de la synthùse : leçons historiques

Pour sortir de la « confusion syncrĂ©tiste », Bennabi propose une dĂ©marche scientifique et rationnelle de synthĂšse. Cette mĂ©thode ne se confond pas avec le rationalisme moderne, mais s’inspire de l’idĂ©e coranique pour orienter la recherche.

Il oppose l’étudiant musulman moderne, qui a un rapport pathologique au savoir (recherche de carriĂšre ou fascination pour les aspects futiles de la civilisation occidentale), aux Ă©tudiants occidentaux qui allaient Ă  Cordoue et prenaient « ce dont ils avaient besoin et retournaient dans leur pays pour le reconstruire en fonction de leurs propres circonstances ».

Bennabi présente des exemples historiques de synthÚse réussie dans les débuts de la civilisation islamique :

  • L’appel Ă  la priĂšre (adhān) : Au lieu d’emprunter les cloches chrĂ©tiennes (ce qui aurait causĂ© confusion religieuse, dĂ©pendance technique et incohĂ©rence esthĂ©tique), la communautĂ© musulmane a innovĂ© en optant pour la voix humaine du muÊŸadhdhin (Ű§Ù„Ù…Ű€Ű°Ù†). Le besoin (communiquer l’heure de la priĂšre) fut empruntĂ©, mais le moyen fut créé, adaptĂ© Ă  l’Homme, au Sol et au Temps.
  • Le minbar (Ű§Ù„Ù…Ù†ŰšŰ±) : La chaire de la mosquĂ©e est une adaptation de la chaire chrĂ©tienne, mais l’idĂ©e religieuse et l’esthĂ©tique islamiques ont remplacĂ© les prĂ©supposĂ©s chrĂ©tiens (notamment la reprĂ©sentation anthropomorphique).

Ces exemples montrent qu’emprunter n’est pas copier, mais transformer crĂ©ativement.

Les quatre principes de la synthĂšse

La démarche de synthÚse selon Bennabi implique un travail philosophique et épistémologique crucial :

  • Exprimer le besoin en termes de problĂšme rationnel, Ă©vitant la pensĂ©e magique. Il ne s’agit pas de chercher une « chose miracle », mais de formuler clairement le dĂ©fi Ă  relever.
  • Partir des concepts islamiques pour nommer les termes du problĂšme. Ceci Ă©vite la confusion sĂ©mantique et l’aliĂ©nation intellectuelle.
  • Évaluer rigoureusement les connaissances empruntĂ©es selon plusieurs critĂšres : cohĂ©rence avec l’idĂ©e religieuse ; identification des biais idĂ©ologiques ; compatibilitĂ© avec l’écosystĂšme local (Homme, Sol, Temps) ; utilitĂ© sociale rĂ©elle (Ă©vitant les idĂ©es mortes ou mortelles).
  • IntĂ©grer crĂ©ativement : sĂ©lectionner, exclure, adapter et transformer les connaissances. Cette Ă©tape exige crĂ©ativitĂ© et courage intellectuel.

Le principe fondamental qui assure cette unité est la parole prophétique :

« La terre tout entiĂšre est un lieu de priĂšre. » កadÄ«th rapportĂ© par al-TirmÄ«dhÄ« dans ses Sunan n° 317. (Ű§Ù„ŰŁÙŽŰ±Ù’Ű¶Ù ÙƒÙÙ„ÙÙ‘Ù‡ÙŽŰ§ Ù…ÙŽŰłÙ’ŰŹÙŰŻÙŒ)

Ce principe sacralise le monde et implique que toute connaissance, intention ou action doit ĂȘtre pensĂ©e Ă  la lumiĂšre de la sagesse divine. Cette perspective permet de ressentir immĂ©diatement toute incohĂ©rence comme une « dissonance » ou une « fausse note ».

Application à l’ùre contemporaine

Cette méthodologie trouve une pertinence aiguë face aux défis actuels :

  • Intelligence artificielle : Comment emprunter cette technologie sans adopter la vision matĂ©rialiste et utilitariste qui la sous-tend ? Comment l’adapter pour servir le bien commun plutĂŽt que la surveillance et la manipulation ?
  • Biotechnologies : Comment bĂ©nĂ©ficier des progrĂšs mĂ©dicaux sans tomber dans le transhumanisme qui rĂ©duit l’humain Ă  une machine perfectible ?
  • Économie numĂ©rique : Comment participer Ă  l’économie mondiale sans importer les logiques de prĂ©carisation, d’exploitation et de concentration des richesses ?
  • Écologie : Comment intĂ©grer la conscience Ă©cologique sans adopter les idĂ©ologies nĂ©omalthusiennes ou les solutions technocratiques qui ignorent les dimensions humaines et spirituelles ?

L’harmonie intellectuelle : une mĂ©taphore puissante

Nous pouvons considĂ©rer la mĂ©thodologie de synthĂšse comme un processus d’alchimie intellectuelle. Au lieu de simplement stocker des Ă©lĂ©ments bruts et incompatibles (le « bric-Ă -brac » de la dĂ©cadence), le penseur musulman doit purifier, mĂ©langer et transformer les idĂ©es hĂ©ritĂ©es et empruntĂ©es.

Le feu de l’idĂ©e coranique est le catalyseur qui :

  • Élimine les impuretĂ©s (idĂ©es mortes et mortelles, biais idĂ©ologiques)
  • Fusionne les matĂ©riaux compatibles (Homme, Sol, Temps)
  • Donne naissance Ă  un nouvel Ă©lĂ©ment harmonieux et efficace : la civilisation juste (al-ÊżUmrān)

Sans cette harmonie Ă©thique, le savoir importĂ© reste polluĂ© par des biais, mĂȘme s’il est techniquement brillant.

4. Vers un nouvel ordre épistémologique mondial

La dĂ©colonisation de l’esprit

Bennabi insiste : l’intĂ©gration des connaissances est un processus de dĂ©colonisation de l’esprit. Face Ă  la domination technoscientifique de l’Occident, il est impossible et contre-productif de dresser un « rideau de fer ». La coopĂ©ration est nĂ©cessaire, mais elle doit ĂȘtre critique et consciente.

La technoscience occidentale reste largement eurocentrĂ©e, appliquant des solutions qui favorisent ses propres intĂ©rĂȘts. Les pays du Sud global ne doivent pas se contenter d’ĂȘtre des consommateurs passifs de technologies et de savoirs, mais devenir des acteurs crĂ©atifs et critiques.

Cette vision rĂ©sonne fortement aujourd’hui, alors que les GAFAM imposent leurs modĂšles d’affaires Ă  l’échelle mondiale, que les algorithmes d’IA perpĂ©tuent les biais occidentaux et que les « solutions » climatiques sont dictĂ©es par les pays du Nord.

De Bandung Ă  aujourd’hui : vers une Ă©thique mondiale

Bennabi a vu dans la ConfĂ©rence de Bandung (1955) un tournant historique marquant la fin du monopole occidental. Il y voyait l’avĂšnement de l’humain dans la politique mondiale et le signe d’une « nouvelle mutation qui s’accomplira cette fois de l’ordre technique Ă  l’ordre Ă©thique ».

Soixante-dix ans plus tard, cette prophĂ©tie n’est que partiellement rĂ©alisĂ©e. Si le monde multipolaire Ă©merge Ă©conomiquement et politiquement, la mutation Ă©thique reste largement inachevĂ©e. Le Sud global reproduit souvent les mĂȘmes logiques prĂ©datrices que le Nord : exploitation des ressources, autoritarisme technologique, consumĂ©risme dĂ©bridĂ©.

Bennabi appelait à une double intégration :

  • Élever l’homme afro-asiatique au niveau social de la civilisation (accĂšs Ă  l’éducation, aux technologies, au dĂ©veloppement, reconsidĂ©rĂ©s Ă  partir de l’islam comme ressource intellectuelle universelle, de l’expĂ©rience historique de la civilisation islamique et de ses contextes)
  • Élever l’homme civilisĂ© au niveau moral de l’HumanitĂ© (dĂ©passer le complexe de puissance, la domination, l’exploitation)

Cette double exigence est plus que jamais nĂ©cessaire. Les crises contemporaines – climatique, migratoire, sanitaire, dĂ©mocratique – exigent une transformation Ă©thique profonde.

Quelle contribution musulmane au monde ?

Le rĂŽle du musulman et des pays afro-asiatiques, selon Bennabi, est d’aider l’Occident Ă  surmonter sa « crise de conscience », en liquidant sa double psychose de culpabilitĂ© et de puissance. Le « complexe de puissance » affecte la maniĂšre dont l’Europe connaĂźt et agit avec l’Autre, ne voyant de sĂ©curitĂ© que dans la domination.

Cette analyse Ă©claire les relations internationales actuelles : la peur occidentale face Ă  la montĂ©e de la Chine, les politiques migratoires rĂ©pressives, le maintien de structures nĂ©ocoloniales en Afrique, l’islamophobie structurelle.

La contribution musulmane au monde ne peut ĂȘtre un simple retour au passĂ© glorieux ni une imitation servile de l’Occident. Elle doit offrir un nouvel Ă©clairage inspirĂ© par l’idĂ©e coranique, pour une connaissance :

  • MĂ©taphysique : donnant une vision de la vocation collective, un sens Ă  l’existence humaine au-delĂ  de la production et de la consommation
  • Socialement utile : cadrĂ©e par le sens du Bien (al-maáčŁlaáž„ah), visant la justice et le bien-ĂȘtre de tous les vivants
  • Universelle : s’adressant Ă  l’humanitĂ© entiĂšre, au-delĂ  des particularismes ethniques ou nationaux

Conclusion

La pensĂ©e de Malek Bennabi offre un cadre puissant pour penser les dĂ©fis contemporains. À l’heure oĂč l’intelligence artificielle promet de bouleverser tous les secteurs de l’activitĂ© humaine, oĂč le changement climatique menace notre survie collective, oĂč les inĂ©galitĂ©s mondiales ne cessent de se creuser malgrĂ© les progrĂšs technologiques, ses interrogations rĂ©sonnent avec une acuitĂ© saisissante.

Comment donner un sens Ă  la science au-delĂ  de l’efficacitĂ© technique ? Comment emprunter sans copier ? Comment crĂ©er une synthĂšse vivante plutĂŽt qu’un syncrĂ©tisme mortifĂšre ? Comment retrouver la dimension Ă©thique et spirituelle de la connaissance ?

Bennabi nous rappelle que la crise du monde moderne n’est pas technique, mais spirituelle. Nous avons projetĂ© l’humanitĂ© dans l’ùre atomique et numĂ©rique avec une conscience mĂ©diĂ©vale. La solution ne viendra pas de plus de technologie, mais d’une transformation profonde de la conscience humaine.

« L’avenir ne dĂ©pendra pas de la fusĂ©e, de l’atome ou du rĂ©frigĂ©rateur, comme il dĂ©pendra de la conscience humaine. »

Les musulmans, et plus largement tous les hĂ©ritiers de traditions spirituelles, ont un rĂŽle essentiel Ă  jouer : se spĂ©cialiser dans les « problĂšmes de l’homme considĂ©rĂ©s sous leurs aspects qualitatifs ». Dans un monde obsĂ©dĂ© par la quantitĂ© – croissance Ă©conomique, performance technologique, accumulation de donnĂ©es – ils doivent rĂ©injecter la question de la qualitĂ© humaine.

Cette mission exige :

  • Un non-conformisme intellectuel : refuser les modes et les idĂ©es-idoles, qu’elles viennent d’Orient ou d’Occident
  • Une synthĂšse crĂ©ative : emprunter intelligemment en adaptant et transformant, plutĂŽt que copier servilement
  • Une vision Ă©thique : rĂ©intĂ©grer la finalitĂ© et le sens dans la science, au-delĂ  de l’efficacitĂ© technique
  • Une dĂ©colonisation de l’esprit : se libĂ©rer des structures mentales hĂ©ritĂ©es de la colonisation sans tomber dans le repli identitaire

L’enjeu n’est pas de savoir si nous devons emprunter des connaissances – cela est inĂ©vitable et souhaitable. L’enjeu est de savoir quelles connaissances choisir, lesquelles exclure, et comment les recontextualiser, les adapter et les transformer pour les rendre bonnes et utiles.

Malek Bennabi nous invite Ă  retrouver l’ñme de la science : non pas une science neutre et dĂ©sincarnĂ©e, mais une science au service de l’humain, orientĂ©e vers le Bien commun, enracinĂ©e dans une vision du monde cohĂ©rente. C’est Ă  cette condition seulement que nous pourrons construire une civilisation digne de ce nom – une civilisation juste (al-ÊżUmrān) oĂč technique et Ă©thique, progrĂšs matĂ©riel et Ă©lĂ©vation spirituelle, efficacitĂ© et sagesse marcheront ensemble.

La rĂ©volution dont nous avons besoin n’est pas technologique, mais Ă©thique et spirituelle.

Bibliographie

Oudihat, Mohamed. Malek Bennabi, L’islam et le savoir. Paris : Islam actuel, 2024.

ƒuvres de Malek Bennabi

Bennabi, Malek. Les Conditions de la renaissance. Alger : Editions ANEP, 2005.

———. Vocation de l’islam. Alger : Editions ANEP, 2006.

———. MĂ©moires d’un tĂ©moin du siĂšcle. 1905-1973. Alger : Editions Samar, 2006.

———. IdĂ©e d’un Commonwealth islamique. Paris : Editions El Borhane, 2006.

———. Les Grands thĂšmes. Editions HĂ©ritage, 2016.

———. Le phĂ©nomĂšne coranique. Paris : Editions HĂ©ritage, 2022.

———. RĂ©forme de l’homme musulman & renaissance islamique. Paris : Editions HĂ©ritage, 2022.

———. L’Afro-asiatisme. Paris : Editions HĂ©ritage, 2022.

———. Les rencontres de Damas. Paris : Editions HĂ©ritage, 2022.

———. Mondialisme. Paris : Editions HĂ©ritage, 2024.

———. Le problĂšme des idĂ©es dans le monde musulman. Editions Al Bayyinat, 1990.

Autres références

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Cavalcanti, Joabe. « Development versus enjoyment of life: A post-development critique of the developmentalist worldview ». Development in Practice vol. 17, n° 1 (février 2007) : 85-92.

Césaire, Aimé. Discours sur le colonialisme. Paris : Editions Présence Africaine, 1955.

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Hunke, Sigrid. Le soleil d’Allah brille sur l’Occident. Traduit par Solange de Lalùne. Paris : Editions Albin Michel, 1997.

Keyserling, Hermann. Analyse spectrale de l’Europe. Paris : Editions Bartillat, 1990.

Oudihat, Mohamed. Tāhā Jābir al-‘AlwānÄ«, Les ClĂ©s du Coran. Paris : Islam actuel, 2021.

Weber, Heloise. « The Political Significance of Bandung for Development: Challenges, Contradictions and Struggles for Justice ». In Meanings of Bandung: Postcolonial Orders and Decolonial Visions, Ă©ditĂ© par PháșĄm Quỳnh N. et Robbie Shilliam, 64. London and New York : Rowman & Littlefield International, 2016.


[1] Cet article est une synthùse de Oudihat, Mohamed. Malek Bennabi, L’islam et le savoir. Paris : Islam actuel, 2024.